Il est où le bonheur?

La production de richesse d’un pays est-elle vraiment représentative du bien-être de ses habitants? Si tel était le cas, cela ferait mentir l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur.
Photo: iStock La production de richesse d’un pays est-elle vraiment représentative du bien-être de ses habitants? Si tel était le cas, cela ferait mentir l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur.

Nous vivons une époque formidable : des soins de santé à la fine pointe de la technologie, des conditions de vie favorables, une abondance de biens et de services. Pourtant, nous ne sommes pas plus heureux que nos ancêtres. Pourquoi avons-nous tant de difficulté à atteindre le bonheur ?

C’est ce que l’auteur Greg Easterbrook appelle le « paradoxe du progrès » (The Progress Paradox : How Life Gets Better While People Feel Worse, Penguin Random House, 2003). Les conditions de vie s’améliorent, mais les gens ne sont pas plus heureux. Pourquoi ? Notre quotidien est certes devenu étourdissant et nos horaires semblent constamment surchargés. Bon an, mal an, le Canada réussit toutefois à se hisser parmi les dix pays les plus heureux de la planète selon le Rapport mondial du bonheur produit chaque année par les Nations unies. Basé sur plusieurs critères sociaux et économiques, le produit intérieur brut (PIB) reste toutefois celui qui a le plus de poids dans le palmarès.

La production de richesse d’un pays est-elle vraiment représentative du bien-être de ses habitants ? Si tel était le cas, cela ferait mentir l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur.

Bien qu’il s’avère évident qu’un certain revenu soit nécessaire pour vivre décemment, l’augmentation de la richesse est loin d’être un sceau de garantie pour le bonheur. Aux États-Unis, le summum du bonheur aurait été atteint dans les années 1950. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la société occidentale a vécu une prospérité inégalée : une hausse fulgurante du revenu des ménages, l’invention de plusieurs produits qui ont révolutionné le quotidien — voiture, télévision, électroménagers. Depuis, le niveau de bien-être des Américains fait du surplace malgré une augmentation continue de la richesse.

Le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi en a fait son thème de recherche. Dans un texte publié en octobre 1999, « If We Are So Rich, Why Aren’t We Happy ? », dans la revue American Psychologist, déjà il se questionnait : si nous sommes si riches, pourquoi ne sommes-nous pas heureux ?

Il cite d’abord nos attentes, qui augmentent au même rythme que nos conditions de vie s’améliorent. Quand on s’habitue à une situation financière avantageuse, difficile de s’en contenter et de ne pas voir plus grand que sa panse.

L’autre explication est bien connue. Nous nous comparons souvent à ceux qui ont le plus de possessions plutôt que de nous satisfaire de ce qui est nécessaire à notre confort. Résultat : difficile de se déclarer heureux quand le voisin comble tous ses désirs avant nous !

Selon lui, la preuve par excellence que l’argent ne mène pas au bonheur est la difficile conciliation entre l’accumulation de richesse et les sphères socio-personnelles, comme la famille, l’amitié et les loisirs. Comme notre énergie est de plus en plus consacrée à accumuler le plus d’argent possible, chaque seconde vouée à une autre activité est perçue comme une perte potentielle de revenu. L’économiste suédois Stephen Linder a été le premier à décrire cette situation. Selon lui, à mesure que le revenu d’une personne augmente, il devient de moins en moins « rationnel » d’accorder du temps à autre chose qu’à l’accumulation d’argent.

Pour mieux représenter le degré de satisfaction d’une nation, devrait-on alors remplacer le PIB par le BNB, le bonheur national brut ? Voilà une idée originale développée par le Bhoutan. Au lieu de se baser sur la performance économique comme indicateur du niveau de bien-être, ce petit pays de l’Himalaya s’appuie sur la qualité des relations humaines et la nature. Chaque nouveau projet doit passer par le crible du BNB pour évaluer son impact sur cet indice.

Sans totalement éliminer l’argument économique, il faudrait peut-être réviser son importance dans le calcul du bonheur. L’ancien procureur général des États-Unis Robert Kennedy avait même dit en 1968 : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Les gènes du bonheur

Nous n’avons pas tous la même propension au bonheur. En effet, certaines personnes semblent douées pour être heureuses alors que d’autres peinent à atteindre cet état de pleine satisfaction.

L’explication pourrait résider en partie dans nos gènes. Des variantes génétiques associées au sentiment de bonheur ont été trouvées en 2016 par une équipe de chercheurs néerlandais. Cela expliquerait pourquoi le bonheur est perçu différemment d’une personne à l’autre. Un gène a même été caractérisé comme un capteur de sérotonine, une hormone qu’on surnomme « la molécule du bonheur ».

Si notre profil génétique ne permet pas de sécréter les molécules chimiques essentielles à notre bonheur, pourquoi ne pas l’induire à l’aide de médicaments ? Parce qu’il manquerait une caractéristique importante à la poursuite du bonheur, selon le psychologue Mihály Csíkszentmihályi : le sentiment d’être maître de l’atteinte de son bonheur.

Suivre le «flow»

Le psychologue est à l’origine d’un concept devenu culte : celui du flow, ou de l’expérience optimale. Pour lui, le secret du bonheur réside dans cette conception. Il s’agit d’un état de plénitude atteint en accomplissant une activité. « J’ai commencé à regarder les gens créatifs et des artistes pour essayer de comprendre ce qui leur donnait envie de continuer à faire des choses qui ne leur apportaient pas nécessairement la gloire ou la fortune, mais qui donnaient un sens à leur vie. Ils atteignaient souvent un état d’extase dans lequel la réalité n’existe plus », explique-t-il.

Chacun a déjà vécu ce moment où, totalement absorbé par une tâche ou un objectif, le temps, la douleur, la fatigue ou les problèmes personnels semblent neutralisés. C’est le flow. En recréant les conditions nécessaires à l’atteinte de cette expérience optimale, cela représenterait un pas de plus vers la poursuite du bonheur. Une option qui serait probablement plus efficace que la richesse pour y parvenir !