De l’importance de combler le déficit nature des tout-petits

Les preuves des bienfaits d’un contact soutenu avec la nature sur le développement des enfants ne sont plus à faire, en témoignent d’ailleurs la foison d’études scientifiques et de programmes de recherche portant sur ces questions, tant en Europe qu’en Amérique du Nord.
Photo: Le Lion et la souris Les preuves des bienfaits d’un contact soutenu avec la nature sur le développement des enfants ne sont plus à faire, en témoignent d’ailleurs la foison d’études scientifiques et de programmes de recherche portant sur ces questions, tant en Europe qu’en Amérique du Nord.

Comme dans bien des familles, les matins de semaine chez les Lapointe-Giguère sont un brin essoufflants. Il n’est d’ailleurs pas rare que Livia et Logan, réveillés aux aurores depuis la rentrée scolaire en septembre dernier, du haut de leurs 7 ans et demi et 5 ans respectifs, soient prêts à quitter le nid familial dès 7 h tapant. Leur autobus ne passe pourtant qu’à 8 h. « Chez nous, la course, c’est pour aller jouer dehors, lance en riant leur mère, Vanessa. Les consignes sont simples : pour y aller, il faut être habillé, avoir déjeuné et être prêt à décoller une fois l’autobus arrivé. »

Installée à Saint-Amable, « quelque part à mi-chemin entre la ville et la campagne », dans le creux de la Rive-Sud, à une trentaine de minutes de Montréal, la petite famille accorde aujourd’hui une place toute particulière au temps pour « jouer dehors » ; que ce soit à la va-vite les matins de semaine, dans le cadre de longues randonnées le week-end ou juste entre deux bouchées le midi, le temps de contempler les oiseaux.

Les choses n’ont toutefois pas toujours été aussi simples, concède la jeune femme. « Je dirais qu’avec le temps, on a réussi à trouver une sorte d’équilibre — si équilibre il y a, décrit-elle, un sourire dans la voix, en rajoutant très vite que, comme chez bien des gens, leurs matins vont, mais ne se ressemblent pas. La nature n’a pas toujours été capable de se tailler une telle place dans nos vies. Ça nous a demandé des efforts et une vraie volonté de ralentir au quotidien. Mais maintenant, on ne pourrait plus se passer de ces moments et on sent que ça fait une vraie différence, tant pour nous que pour les enfants. »

Déficit nature

Il faut dire qu’on remarque, depuis un peu plus d’une quinzaine d’années, une nette diminution du temps accordé aux jeux à l’extérieur dans bon nombre de ménages, tant au Québec qu’à l’étranger. Un phénomène qui, bien que récent — on parle d’une génération à peine —, transcende aujourd’hui les âges et touche, de plus en plus, les jeunes enfants. « On constate que beaucoup de tout-petits ont un “déficit nature”, c’est-à-dire qu’ils y sont très peu, voire pas du tout exposés », décrit le professeur au Département des sciences de l’activité physique de l’Université du Québec à Trois-Rivières Claude Dugas, qui s’intéresse de près à ces questions depuis quelques années.

Photo: Le Lion et la souris Les preuves des bienfaits d’un contact soutenu avec la nature sur leur développement sont nombreuses et multifactorielles.

Et bien que, d’un milieu à l’autre, les raisons de cette désertion s’articulent de différentes manières, il est clair que l’urbanisation accrue de nos sociétés est, entre autres, à prendre en considération, note le chercheur québécois. « Mais ça va plus loin que ça, insiste sa collègue Marie-Claude Rivard. Il y a quelque chose dans nos manières de vivre, dans nos rythmes de vie, qui a changé aussi. »

Il faut dire qu’entre les heures qui s’éternisent au boulot, les devoirs et les leçons du plus vieux, les cours de natation du plus petit, la liste des courses qui s’allonge, les visites chez les grands-parents et les déplacements quotidiens — sans oublier les nombreux bouchons de circulation croisés sur le chemin du bureau à la maison —, il n’est pas difficile pour les jeunes familles de perdre le fil. « Faire une croix sur la nature au jour le jour, ç’a souvent été une solution facile », laisse tomber Vanessa Giguère, avec un léger soupir.

Nature à (ré)apprivoiser

Les preuves des bienfaits d’un contact soutenu avec la nature sur le développement des enfants ne sont pourtant plus à faire, en témoignent d’ailleurs la foison d’études scientifiques et de programmes de recherche portant sur ces questions, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. « On a remarqué que les enfants qui renouent avec la nature sont, sans surprise, moins sédentaires, mais aussi plus prompts à verbaliser ce qu’ils ressentent, affirment d’une même voix Claude Dugas et Marie-Claude Rivard. Cette connexion a également un impact sur leur développement moteur global, sur leur sentiment de confiance, sur les liens qu’ils sont capables de tisser entre eux… les bénéfices sont nombreux et, surtout, multifactoriels. »

Loin de faire figure d’exception, le Québec s’est lui aussi mis de la partie depuis quelques années, notamment par l’entremise de la Coopérative Enfant nature, sorte de « laboratoire vivant » mis sur pied en 2015 par Sylvie Gervais, une ancienne étudiante à la maîtrise de l’UQTR qui a préféré passer de la théorie à la pratique. Fortement inspiré du modèle scandinave Forest School, ce programme d’économie sociale basé à Shawinigan en Mauricie offre, depuis sa création, un accompagnement soutenu aux garderies et écoles primaires de la région pour permettre aux jeunes enfants de remettre les pieds dans les bois. « Concrètement, je les amène jouer dehors, explique-t-elle avec un plaisir évident. Je les laisse explorer, tester des choses, vivre ! Il y a quelque chose dans la nature qui leur donne la possibilité de reconnecter avec leur créativité, leur monde imaginaire, qu’on ne peut pas recréer à l’intérieur. »

Les limites de l’urbanité ?

Pas besoin toutefois de se perdre en forêt pour combler un déficit nature, insiste Margaret Fraser, l’une des cofondatrices de l’organisme communautaire Le Lion et la Souris. Basée dans le Mile End, en plein cœur de la métropole, cette initiative lancée en 2013 propose, à l’instar de la Coop Enfant nature, toutes sortes d’activités et de programmes pour remettre la nature — et le jeu libre — au cœur des passe-temps des enfants.

« L’idée est de leur offrir un espace de liberté, où ils ont le temps et le loisir d’explorer et de repousser leurs limites, soutient la jeune femme. Et je vous assure, ils n’ont pas besoin de grand-chose pour y arriver. » Car, fait-elle remarquer, « plus qu’un déficit nature, les familles d’aujourd’hui ont un gros déficit de temps. Alors, si elles attendent toujours la fin de semaine au chalet pour rebâtir un lien avec la nature, elles risquent de ne pas le faire souvent. Elle est là, la vraie limite ! »

Il suffit donc parfois, selon elle, d’aller faire un tour dans la ruelle (même pas verte), de découvrir un nouveau parc ou de ne pas hésiter à se jeter dans le banc de neige laissé sur le trottoir au lendemain d’une tempête. « On trouve des bouts de nature un peu partout, souligne la jeune femme, un sourire dans la voix. Il faut simplement — et je le dis en toute humilité — prendre le temps et savoir où regarder. Il faut juste garder en tête que ça n’a pas besoin d’être compliqué. »

2 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 5 janvier 2019 07 h 12

    Biophilie

    Cet intérêt à la nature a aussi un autre noom, la biophilie, dont parle le livre: Shinrin Yoku, la science et les bienfaits dse bains de forêt. Je suis jaloux de ce que font certains pays pour faire bénéficier leur population des leurs forêts, par exemple La Corée du Sud. Ce livre et riches en suggestions de ce genre que le Québec devrait adopter.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 janvier 2019 09 h 07

    Merci

    De nous rappeler l'importance de la nature pour le développement chez l'enfant de ses «portes sensorielles» par lesquelles percevoir le monde autour de lui et en lui.