Cuir végane: entre mode éthique et argument marketing

La designer Violaine Tétreault travaille le Piñatex dans son atelier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La designer Violaine Tétreault travaille le Piñatex dans son atelier.

Synonyme de consommation éthique et responsable, le cuir végane est partout. Popularisé par certains artistes comme Natalie Portman ou par des stylistes tels que Stella McCartney, il a tout simplement colonisé l’industrie de la mode, se détachant des tapis rouges et des podiums de défilés internationaux pour gagner les rayonnages des grandes enseignes. Les anciens adeptes du cuir animal s’y sont laissé prendre au point où même les inconditionnels des Dr. Martens ont adopté des bottines montantes véganes.

Mais quelles matières se cachent véritablement derrière l’expression « cuir végane » ? Utilisé à outrance comme argument marketing, le cuir végane est-il éthique, et surtout, plus écologique qu’un véritable cuir ?

Cuir d’ananas

Le milieu de la mode québécoise a vécu une révolution au cours des dernières semaines avec la commercialisation des premiers sacs en « cuir d’ananas ». On les doit à la marque montréalaise Rose Buddha, qui se démarquait déjà par la fabrication de leggings à partir de bouteilles en plastique recyclé. Les cofondatrices de la marque, Madeleine Arcand et Maxime Morin, ont fait le pari d’être les premières à proposer du Piñatex, un textile issu des fibres du feuillage d’ananas, qui a par ailleurs plus l’allure d’une feutrine que d’un cuir. Le Piñatex nous vient des Philippines, où les résidus de la culture de l’ananas sont traditionnellement utilisés dans la fabrication de tissu. Les producteurs d’ananas, réunis en coopératives agricoles, ont réussi le pari de créer une nouvelle source de revenus en exportant cette matière première.

Rose Buddha s’est lancée dans la fabrication de trois sacs, un fourre-tout (tote bag), un sac de yoga et un sac de maternité, produits par la designer Violaine Tétreault en collaboration avec Rachel F. Ils sont vendus aux prix respectifs de 265 $, 495 $ et 595 $. Des « sacs haut de gamme », souligne Madeleine Arcand, dont le prix se justifie par une fabrication locale, mais aussi par le prix du tissu. On parle ici de 100 $ le mètre carré. En comparaison, le cuir animal est vendu sur le marché environ 75 $ le mètre carré.

Pour financer ce projet, Rose Buddha a lancé une campagne de sociofinancement qui lui a permis de récolter 6000 $. Il aura fallu un an aux deux entrepreneures pour donner vie à ces sacs qui pourraient même vous servir d’engrais : « Après sa fin de vie utile, vous enlevez les fermetures à glissière et vous le mettez au compost », explique Madeleine Arcand.

Du côté de la production, Violaine Tétreault a dû surmonter quelques obstacles pour que ces sacs nouvelle génération soient durables. « Le cuir d’ananas a un énorme potentiel, c’est une matière très agréable à travailler, mais qui vieillit très mal. » Pour compenser l’usure prématurée du tissu, Violaine a renforcé la matière afin de la rendre plus résistante. « Il y a encore un peu de recherche et développement à faire, mais c’est une matière intelligente qu’il faut continuer à explorer dans l’avenir », a-t-elle indiqué. Un textile qui a permis à Rose Buddha de développer un nouveau marché et d’élargir sa clientèle.

Face à une curiosité et à un engouement du public pour ces nouvelles matières végétales, comment expliquer leur rareté au Québec ? On l’a demandé à Emanuela Lolli, présidente de la Fashion Preview.

Faux cuir en plastique

« Il y a un décalage entre la demande du public et l’offre des créateurs québécois. Le cuir végétal coûte extrêmement cher et, lorsque tu prépares une collection, tu dois respecter des minimas très élevés lors de la commande des tissus, explique celle qui admet toutefois voir de plus en plus d’accessoires en fibres végétales sur les podiums de la province. Le jour où le cuir végétal sera plus accessible et durable, plus adapté à notre climat hivernal, l’intérêt des créateurs québécois pour ces nouvelles matières grandira. »

Si le cuir végétal est aussi embryonnaire au Québec, en quelle matière sont fabriqués les nombreux articles dits « en cuir végane » qui s’accumulent dans votre garde-robe ? Pour la plupart, en polychlorure de vinyle (PVC) ou en polyuréthane (PU), deux matières plastiques dérivées de la production de pétrole.

Même la populaire marque montréalaise de mode végane, Matt & Nat, réputée pour ses efforts écologiques en privilégiant l’utilisation de matériaux recyclés, comme le caoutchouc ou le liège, n’échappe pas à cette réalité. Si les doublures de ses maroquineries sont fabriquées à partir de bouteilles en plastique recyclées, son cuir végane est en polyuréthane, a confirmé au Devoir Chahat Singh, assistant exécutif de la compagnie située sur la rue Chabanel. Idem pour la marque québécoise de sacs véganes Design Lambert, fondée par Mélissa Lambert il y a un peu plus d’un an. Si elle tient à une fabrication éthique et responsable, elle réalise rapidement que seul le polyuréthane répond à ses exigences. « On est conscients que ce n’est pas une matière écologique […] mais le polyuréthane possède plusieurs qualités. C’est un matériau qui résiste à nos grands froids, qui ne craque pas et dont la texture s’apparente à celle du cuir ». Elle surveille tout de même l’évolution des matières végétales pouvant se substituer au cuir, afin de pouvoir à terme concilier mode végane et écologique.

Privilégier le cuir végane afin de lutter contre la cruauté animale n’est donc pas sans compromis. Pour Colleen Thorpe, directrice des programmes éducatifs chez Équiterre, il ne s’agit pas de choisir entre cuir végane et cuir animal pour respecter l’environnement. Pour faire le choix le plus écologique, « il faut s’intéresser au mode de production des matériaux et à l’éthique des entreprises ».

« On peut s’imaginer qu’une production animale de cuir peut parfois être plus acceptable pour certains que l’utilisation de produits synthétiques qui sont souvent d’origine pétrolière et non recyclables, explique-t-elle. Mais il est simpliste de penser qu’on peut substituer un textile par un autre. L’essentiel est de réduire notre consommation. »

Face à l’industrie de la mode, considérée comme une des « plus polluantes », « la réutilisation et la remise en question de la fast fashion » devrait être au coeur de notre réflexion environnementale, insiste Colleen Thorpe. « Il faut réfléchir aux vêtements comme quelque chose de durable en attendant la création de véritables solutions écologiques dans le neuf. »

Une pratique qu’Emanuela Lolli observe déjà beaucoup sur les podiums montréalais. « Les créateurs québécois s’orientent vers une mode écoresponsable. Ils transforment, réutilisent leurs créations pour leur donner une deuxième vie. » Une solution pour contrer le prix des matières premières qui s’avère à l’avant-garde de la mode écolo.

Le «cuir végane», une appellation fautive?

L’Office québécois de la langue française (OQLF) ne reconnaît pas l’utilisation du mot « végane », qui « n’est pas porteur de sens en français. On préférera donc des constructions à partir de végétal », indique Julie Létourneau, directrice des communications de l’organisme. L’oxymoron, c’est-à-dire l’utilisation d’un adjectif qui modifie un nom avec une propriété contraire, serait alors accepté « dans la mesure où on considère que le terme cuir est employé par analogie d’aspect avec le vrai cuir ». Sauf que le terme de cuir végane répond à un besoin, explique Grégoire Winterstein, professeur de sémantique à l’UQAM : celui de différencier le cuir végétal du cuir synthétique. Pour l’OQLF, le cuir fait de matière synthétique devrait être appelé « faux cuir » ou « similicuir ». Deux expressions connotées négativement. Le « cuir végane vient alors combler un vide sémantique », souligne Sophie Piron, professeure de linguistique à l’UQAM. Grâce à son association avec le mouvement végétalien, « il véhicule des valeurs éthiques, un idéal de vie. Au lieu de lui en enlever une, il ajoute une qualité au cuir », ajoute M. Winterstein. Et devient ainsi un argument de vente plus convaincant !
 

Les options naturelles de remplacement

Mis à part le Piñatex, provenant de l’ananas, d’autres options sont à l’étude pour remplacer le cuir animal. En Italie, notamment, on travaille sur un textile fabriqué à partir du moût de raisin issu de la production de vin. Une autre matière, le MuSkin, obtenue à partir d’un champignon (le phellinus ellipsoideus), est également à l’étude. Alors, à quand un sac à main comestible ?
4 commentaires
  • Sylvie Lapointe - Abonnée 15 décembre 2018 09 h 14

    Article très intéressant.

    Mais en bout de compte, je crois que le plus important est décrit dans la phrase suivante et c’est surtout ce qu’il faudrait retenir : ‘’Mais il est simpliste de penser qu’on peut substituer un textile par un autre. L’essentiel est de réduire notre consommation’’. (Colleen Thorpe d’Équiterre)

  • Jérôme Daneau-Pitre - Inscrit 15 décembre 2018 10 h 17

    Cuir végétal et cuir végétalien

    L'appellation cuir végétal existant déjà pour le cuir traité à l'aide de différents produits végétaux, il faudrait utiliser l'appellation cuir végétalien ou arrêter de joindre végétalien au mot cuir. Il est à noter que l'appellation cuir végan est dans une zone grise à la limite de la fausse publicité et que les autorités françaises ont statués sur le sujet que le mot cuir est réservé aux produits d'origine animale.

    Pour terminer, appelons un chat un chat.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 décembre 2018 12 h 54

      Pourquoi pas ‘similicuir végétal’ au lieu de cuir végan.

  • Claude Therrien - Abonné 15 décembre 2018 14 h 01

    Pourquoi imiter?

    Il y a quelques chose de malsain à imiter ce qu'il y a de pire en consommation. Lorsque que les végétariens et maintenant les véganes nous proposent comme solution des imitations de hotdogs ou de boullettes hambergers...des copies qui ne seront toujours de fades imitations de ce qui se fait de plus suspect dans l'industrie alimentaire. La malbouffe sert ici de valeur étalon...étange paradoxe. Idem pour le cuir, la complexité ici se trouve dans la durée de vie du tissu....alors, pourquoi s'obstiner à imiter le cuir? Un peu de créativité peut-être?

    Claude Therrien