Marchons, marchons!

Au Québec, on ne compte plus les circuits de pèlerinage tant ils sont devenus la voie royale de l’introspection. Et du retour à l’essentiel. Marcher jour après jour invite à une forme de simplicité volontaire, de dénuement même.
Photo: Marco Bortorello Agence France-Presse Au Québec, on ne compte plus les circuits de pèlerinage tant ils sont devenus la voie royale de l’introspection. Et du retour à l’essentiel. Marcher jour après jour invite à une forme de simplicité volontaire, de dénuement même.

Ils sont nombreux, les écrivains et les penseurs, à s’être penchés longuement sur l’étonnant pouvoir de la marche : sportif, contemplatif, voire méditatif. Pratiquée en pleine conscience, la marche est bien souvent inspiratrice et jubilatoire. Pour Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Christophe Rufin et son Immortelle randonnée (sur le chemin de Compostelle en 2013) ou l’historien Antoine de Baecque et son Histoire de la marche (2016), le plus simple des exercices moteurs est aussi l’un des plus significatifs d’un point de vue culturel, intellectuel et mental. « On se glisse dans un interstice et on marche ; on revient à cette liberté de détails en prenant la fuite », écrit Sylvain Tesson, l’écrivain voyageur français, auteur d’une vingtaine d’albums photos et d’essais, dont le récent Sur les chemins noirs (Gallimard, 2016), sa traversée de la France à pied loin des axes civilisés.

Le journal Le Monde en a fait l’un des thèmes de son Festival annuel (Le Monde Festival) l’an dernier, avec des interventions d’auteurs autour de la force spirituelle ou thérapeutique de la marche : Éloge de la marche : six écrivains racontent ce qui les fait avancer. Preuve que, dans un monde qui va toujours plus vite, le rythme des pas a encore une place, mieux un rôle : revenir dans un rapport d’humilité, presque sacré, avec l’espace qui nous entoure. La nation attikamek a fait des « Premiers pas » une véritable cérémonie pour souligner la toute première action significative de notre contact avec la terre. À l’âge d’un an, les enfants font leurs premiers pas hors du tipi en marchant vers l’est, au soleil levant. C’est ce moment précis qui donne à l’enfant en marche sa place dans l’univers.

Pèlerins de l’ère moderne

Reste que, dans notre quotidien d’Occidentaux, tout nous invite à la sédentarité et à l’assistance motorisée. Marcher sur de longues distances et longtemps devient un acte politique tant il sort du cadre de nos habitudes. Voyez Stanley Vollant et sa marche de 6000 km entamée en 2010 à travers les communautés autochtones du Québec (Innu Meshkenu) durant laquelle il propage un message d’espoir auprès des jeunes Autochtones. Dans les communautés, on le suit, l’accompagnant parfois jusqu’au prochain village, été comme hiver. C’est par la marche collective que se fait le réveil identitaire. L’Innu Meshkenu a d’ailleurs inspiré un Chemin des mille rêves (Puamun Meshkenu) que les membres des Premières Nations sont invités à emprunter pour atteindre un mieux-être physique, spirituel et émotionnel. Toujours ce cheminement métaphorique.

Au Québec, on ne compte plus les circuits de pèlerinage (ni leurs adeptes) tant ils sont devenus la voie royale de l’introspection. Et du retour à l’essentiel. Marcher jour après jour invite à une forme de simplicité volontaire, de dénuement même. Mais ce pèlerinage-là est devenu plus spirituel que religieux : « Le rejet de la religion dans les années 1960 a laissé un grand vide spirituel, mais nos questionnements nous rattrapent, explique Michel O’Neill, grand marcheur et auteur d’Entre Saint-Jacques-de-Compostelle et Sainte-Anne-de-Beaupré, la marche pèlerine québécoise depuis les années 1990 (PUL, 2017).

Pas étonnant que les baby-boomers représentent la majorité des pèlerins, surtout chez les femmes. Car cette génération a maintenu des habitudes héritées du catholicisme. » Même observation en Europe, où l’emblématique chemin de Compostelle est passé, en une trentaine d’années, de 500 à 300 000 adeptes chaque année. Désormais, toutes sortes de motivations s’y déclinent, mais c’est encore la marche qui demeure l’instrument de l’introspection pour tant de personnes en quête de réponses.

Cette quête de réponse s’observe aussi dans le domaine du travail. On a vu apparaître depuis peu le coaching professionnel par la marche, un accompagnement interactif qui consiste à encadrer les chefs d’entreprise dans leurs décisions d’affaires. « Cette technique permet d’utiliser la nature — difficultés, obstacles, panoramas, croisée des sentiers — comme une projection des étapes qui jalonnent le parcours professionnel : défis, moments de grâce, choix », explique Christophe Hoffstetter, coach professionnel et fondateur de D’un pas décidez, une entreprise spécialisée dans ce que le Français appelle le business coaching. Il semble que la progression dynamique entraîne, par le fait même, une forme de progression mentale concluante.

10 000 pas, l’un après l’autre

« Vos fesses ne sont pas des coussins », clame le physiothérapeute Denis Fortier dans son récent ouvrage Lève-toi et marche (Trécarré, 2018), le remède miracle existe et il est gratuit. Cette boutade colorée est à l’image du livre : un soupçon d’impertinence soutenue par un fondement scientifique rigoureux. Le trio le plus nuisible à notre santé ? La chaise, l’écran et l’automobile, selon Denis Fortier. Des ennemis jurés, même si on pratique des activités physiques par ailleurs. Autant dire que nous sommes un paquet à vivre dangereusement — sans le savoir. « La position assise prolongée accroît votre risque de maladies cardiovasculaires jusqu’à 147 % et diminue vos chances d’y survivre », écrit Denis Fortier. Constat alarmant.

Mais la solution accessible à (presque) tous : la marche, cet exercice minimaliste qui consiste à se déplacer de la façon la plus naturelle qui soit. « Il y a 20 ou 30 ans, on manquait d’information scientifique sur l’effet de la marche sur la santé, dit le physiothérapeute. Aujourd’hui, on sait que marcher régulièrement, de manière soutenue ou même à faible intensité, stimule la circulation sanguine autant au niveau des muscles qu’au niveau du cerveau. » Et cela a une incidence considérable sur la prévention de troubles graves de la santé.

Dix mille pas par jour, c’est ce que recommande l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour maintenir une bonne forme physique. Et pas nécessaire de grimper l’Everest quotidiennement pour y parvenir ! Marcher, c’est aussi faire son épicerie à pied, prendre l’escalier au lieu de l’ascenseur, renoncer à la voiture pour chaque déplacement. « Nous nous sommes arrêtés de marcher il y a 20 ans, ajoute Denis Fortier. Désormais, nous faisons collectivement abstraction de notre corps. » La plupart d’entre nous sont bien loin, en effet, d’aligner le pas 10 000 fois par jour et peu de choses, dans la vie quotidienne, nous incitent à le faire. « Quand on achète un condo avec un stationnement éloigné, le prix diminue ! » lance Denis Fortier. Une preuve évidente que l’activité physique n’est pas valorisée dans la vie de tous les jours. À nous donc de faire autrement… et de retrouver le plaisir de marcher.