S’ennuyer pour mieux créer

Les premiers moments d’ennui peuvent s’avérer angoissants alors qu’aucune distraction ne s’offre à nous.
Photo: Joao Freire Unsplash Les premiers moments d’ennui peuvent s’avérer angoissants alors qu’aucune distraction ne s’offre à nous.

Nos meilleures idées surviennent souvent lorsqu’on s’y attend le moins : en se brossant les dents, en promenant le chien, en lavant la vaisselle. Des tâches pour le moins ennuyantes ! Et si l’ennui était la clé pour stimuler notre créativité ?

Tout le monde fuit l’ennui. Dès qu’un moment d’attente s’étire ou qu’une tâche s’avère monotone, l’envie est forte de se tourner vers une activité stimulante et motivante.

Au travail, l’ennui est relié à une insatisfaction, une baisse de la performance, à une augmentation du stress et se révèle être une cause d’absentéisme. À l’école, les élèves qui s’embêtent obtiennent des résultats scolaires plus faibles en plus d’être exposés à des risques de décrochage scolaire. Devant ces conséquences indésirables, pourquoi ressentons-nous l’ennui ? L’explication se trouverait dans l’évolution de l’espèce humaine. « Si nous étions constamment excités par toutes les petites choses qui se produisent autour de nous, chacun serait préoccupé par des stimuli mineurs sans nécessairement rester à l’affût des menaces réelles », constate Sandi Mann, une chercheuse du Royaume-Uni spécialisée dans la science de l’ennui.

Mais ce ne serait pas son unique fonction. « L’ennui est aussi un appel au changement et une motivation pour passer à l’action. Il nous rappelle que ça ne tourne pas rond et que des changements doivent être apportés. » L’inconfort fournirait donc l’élan nécessaire pour nous aider à sortir de notre abattement. « Quand on s’ennuie en exécutant une tâche, on recherche quelque chose pour nous stimuler. Nous essayons donc de trouver cette stimulation en laissant notre esprit errer. Nous commençons à rêvasser et à permettre à d’autres connexions de se faire dans notre subconscient. Cela stimule la créativité », constate Sandi Mann dans l’ouvrage Bored and Brilliant, publié en 2017 sous la plume de Manoush Zomorodi.

L’ennui est aussi un appel au changement et une motivation pour passer à l’action. Il nous rappelle que ça ne tourne pas rond et que des changements doivent être apportés.

Quand notre esprit se met à rêvasser, notre cerveau tombe dans un mode par défaut. Loin de se mettre en veille, il génère plutôt des pensées qui ne nous parviendraient pas si notre esprit était toujours occupé. Nous en savons toutefois très peu sur cette émotion rarement étudiée et généralement désagréable. Elle s’avère même en voie d’extinction alors que nous sommes assaillis par de nombreux stimuli quotidiennement. L’omniprésence des appareils électroniques n’est pas anodine à cette situation, alors que nous sommes toujours à un doigt de fuir l’ennui grâce à notre téléphone intelligent ou à notre tablette électronique. L’envie est grande de tromper la platitude.

Une question d’attention

Contrairement à ce que l’on pense, l’ennui ne signifie pas seulement n’avoir rien à faire. « L’ennui est plutôt l’expérience frustrante de vouloir, mais de ne pas pouvoir entreprendre une activité satisfaisante », précise le chercheur Mark Fenske, professeur agrégé de psychologie à l’Université de Guelph.

Selon lui, l’ennui est donc étroitement lié à notre capacité d’attention. Du moins, c’est la conclusion d’une étude de l’Université York à Toronto à laquelle il a participé. Si quelque chose nous distrait pendant que l’on exécute une activité qui demande de la concentration, nous serons plus susceptibles de trouver l’activité ennuyante. Par exemple, un article plutôt divertissant le sera beaucoup moins si la télévision joue dans la pièce voisine ou que des gens chuchotent à la table à côté dans un café. Ce n’est donc pas l’activité en soi qui s’avérerait ennuyante, mais les perturbations de l’environnement qui nous empêcheraient de focaliser notre attention sur la tâche à accomplir.

Apprivoiser l’ennui

Les premiers moments d’ennui peuvent s’avérer angoissants alors qu’aucune distraction ne s’offre à nous. Une étude publiée en 2014 a démontré à quel point nous cherchons à fuir l’ennui, et ce, par tous les moyens. Un groupe d’étudiants était invité à s’isoler pendant 15 minutes afin de réfléchir, sans rien pour se distraire. S’ils le souhaitaient, ils pouvaient activer un bouton pour recevoir une décharge électrique. L’ennui fut si insupportable que le tiers des hommes et le quart des femmes se sont octroyé des décharges. L’un des participants s’en est même donné près de 200 !

Gérer son ennui serait devenu plus difficile qu’avant. Et c’est en partie à nos appareils électroniques qu’il faut attribuer ce constat. En effet, les distractions sont tellement nombreuses que de se retrouver sans ces stimuli est déstabilisant. De plus, comme le souligne l’association américaine Time Well Spent, les sites Web et les applications sont maintenant conçus pour essayer de capter notre attention le plus longtemps possible. Quand notre cerveau se retrouve dépourvu de ces activités, une certaine panique s’installe.

Mais tout n’est pas perdu. L’un des trucs proposés par Manoush Zomorodi, l’auteure de Bored and Brilliant, est simple. « Trouvez un endroit public. Puis commencez à observer tout ce qui se produit autour de vous. Regardez les gens, les oiseaux ou n’importe quoi qui attire votre attention. Concentrez-vous sur une seule personne et imaginez ce qu’elle pense. Relevez une observation que vous auriez loupée si vous aviez eu le nez collé sur votre téléphone. L’observation est le premier pas vers la créativité », assure Manoush Zomorodi.

Et à ceux qui estiment que l’ennui est une perte de temps, cette dernière a la réponse tout indiquée : « Cela peut nous permettre de trouver l’étincelle pour atteindre nos buts ou élaborer des stratégies. Même si l’ennui ne semble pas productif à première vue, il nous aide à donner un sens à notre existence. »