Le nouveau genre du non-genré

Alexandre Jacques et Charles Bilodeau, des vêtements Autre Riche
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alexandre Jacques et Charles Bilodeau, des vêtements Autre Riche

« Est-ce que ça t’est déjà arrivé d’aller acheter des jeans pour filles chez Stitches, parce qu’il n’y avait pas encore de skinnys de couleur du côté des gars ? » demande Charles Bilodeau, cofondateur de la marque Autre Riche, à son partenaire Alexandre Jacques, en se rappelant leur adolescence (vraiment) pas si lointaine de jeunes Beaucerons adeptes de skateboards.

Parce que l’étroitesse d’un pantalon se heurte parfois à l’étroitesse d’esprit du rustre garçon à peine pubère, la conversion hâtive de la paire d’adolescents au pantalon serré leur attirera un lot de quolibets plus ou moins violents de la part de leurs collègues planchistes, alors toujours inséparables de leurs culottes amples.

Quelques années plus tard, le skatepark pullulait comme de raison de jeunes hommes saucissonnés dans des pantalons aussi moulants que ceux de leurs copines : douce vengeance au coeur de nos fashionistas.

Avec sa microcollection inaugurale lancée en février dernier, Autre Riche, une ligne de « street couture » installée à Québec et fondée par deux autodidactes ayant tout appris grâce à YouTube, pousse la désobéissance encore plus loin qu’une simple visite du « mauvais côté » d’une boutique de fringues bon marché. Son ambition : qu’il n’y ait plus de vêtements pour elle ou pour lui, mais que des vêtements.

Photo: Maxyme G. Delisle Des créations «pour l’humain» de la ligne Veri: «Ce sont les gens qui devraient décider si certains vêtements leur correspondent.»

Une combinaison de type jumpsuit à motif à carreaux ou un mini-short à rebord ondulé, portés par des garçons ? Voilà une autre richesse à laquelle devrait aspirer notre époque, plaide le duo derrière Autre Riche.

« Pour nous, faire des vêtements genderless, c’est faire de l’inversion de conventions, explique Alexandre. C’est prendre un critère qui est souvent associé aux vêtements de femme, et le réinterpréter de manière masculine, et vice-versa. »

Alors que leurs premiers morceaux se déployaient dans les limites d’une certaine austérité, leur nouvelle collection de près de 25 pièces, qui sera révélée le 23 août à 19 h 30 sur la scène principale du Festival Mode Design par des mannequins cisgenres et transgenres, se joue avec une gracieuse arrogance des constructions de genre telles que conçues traditionnellement.

« Mais en même temps, ce n’est pas parce qu’un gars porte une jupe qu’il est forcément dans un processus de transition, précise Alexandre, en pointant le chandail en velours noir scintillant de Charles. En tant qu’hétéros, on veut aussi aider les autres hétéros à sortir de cette prison-là que peut être la masculinité. Il ne faut plus qu’il y ait un bon et un mauvais côté du magasin. »

Vêtements pour humains

« Ligne de vêtements et accessoires pour l’humain », annonce la page Instagram de Veri, marque récemment mise au monde par la designer Catherine Veri. Avec une attitude moins frondeuse et plus pragmatique que chez Autre Riche, la première collection-capsule de la griffe propose des chandails et des sacs tous présentés dans sa boutique en ligne à la fois par mesdames et messieurs.

« Ce sont les gens qui devraient décider si certains vêtements leur correspondent. Ça se peut en fait qu’un de mes vêtements ne soit au final acheté que par des hommes, ou que par des femmes », fait valoir la créatrice qui a oeuvré en tant qu’assistante-designer et directrice de production chez Marmier et Betina Lou.

Rien de plus ridicule à ses yeux qu’un morceau aussi simple qu’un t-shirt soit assigné à un sexe en particulier. « C’est à la personne qui porte le vêtement de penser comment elle va l’agencer, le styliser, le personnaliser », poursuit celle qui entend rendre à ses clients leur autonomie.

« Il y a un couple qui a acheté deux tailles du même chandail : lui en small, et elle en x-large, ce qui lui donnait un look oversize, et c’était super beau dans les deux cas. Refuser d’attribuer un genre à un vêtement, c’est aussi permettre aux gens de réellement s’exprimer. »

Photo: Alexis Belhumeur La nouvelle collection d'Autre Riche, de près de 25 pièces, sera révélée le 23 août à 19 h 30 sur la scène principale du Festival Mode Design.

Les tentatives d’assouplissement de la frontière entre les départements masculin et féminin ne datent pas d’hier, rappelle le créateur et chroniqueur Jean-Claude Poitras, en évoquant le smoking pour femmes d’Yves Saint Laurent, qui bouleversera en 1966 les mondanités parisiennes, ainsi que les jupes pour messieurs de l’historique collection Et Dieu créa l’Homme (1984) de Jean Paul Gaultier.

« Genderless, raceless, ageless, nationless, limitless », énumère aujourd’hui le site Web du couturier Rad Hourani, un des principaux porte-étendard du non-genré.

Même abolition des catégories de genre revendiquée chez le Montréalais Pedram Karimi ou chez le New-Yorkais Shayne Oliver, tous décrits comme des trublions par la presse mode.

Les rebuffades que soulèvent ces subversions témoigneraient-elles d’une haine latente pour la femme ou l’homosexuel ? « C’est une évidence que c’est le cas, on n’a qu’à regarder ce qui se passe présentement avec Hubert Lenoir, répond Jean-Claude Poitras. Qu’on le veuille ou non, il y a toujours des dinosaures qui refuseront de changer, qui résisteront. Pour moi, c’est une vague absolument irréversible, à l’image de celle des tatouages. Il y a quinze ou vingt ans, les tatouages scandalisaient, alors que plus personne ne s’en offense maintenant. »

« C’est drôle parce que lorsqu’on portait des skinnys ou des cardigans avant que tout le monde en porte, on se faisait traiter de fifs, ce qui n’est pas une insulte, conclut Alexandre Jacques. Ce que je veux dire, c’est que si tu insinues que je suis homosexuel, ça ne m’insulte pas, même si je ne le suis pas. C’est juste une caractéristique humaine. C’est aussi absurde que si tu me traitais de roux ou de Noir. »

3 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 18 août 2018 02 h 59

    «Le Devoir»!? ?! (!)

    Sérieusement.

    JHS Baril

  • Jérôme Faivre - Inscrit 18 août 2018 15 h 44

    Est-ce la Voie ?

    Même réaction qu'un autre commentaire ici dans la présente tribune: «Le Devoir»!? ?! (!)

    Onglet «mode» plutot que «vivre».
    Titre suggéré: « Semaine de la mode: cinquante looks à couper le souffle».
    Cliquer cinquante fois pour les voir.

    Inkoyable !
    Je ne prononce pas le R , c'est tellement «has been» et régional et je mets un K, c'est tellement branché.

    Brefs, les Précieux Ridicules are «back in town», comme on dit localement .

    Même des publications qui carburent habituellement à l'arrogance novatrice, comme le très français Les Inrockuptibles, peinent de plus en plus à survivre avec ce type de contenu. Est-ce la Voie ?

    Quand la marge devient tendance , elle rejoint rapidement l'originalité du port obligatoire du T-shirt-Bermuda-avec-Gougounes-à-Bas quand on est un touriste canadien à l'étranger (look TBGB).
    Même instinct grégaire.

    Sans parler des tonnes d'anglicismes pour péniblement exprimer son attrait du déguisement à l'année longue..
    Commodités raisonnables de la conversation ?, comme dirait un Molière en stage à Montréal, en s'assoyant /s'essayant sur le sujet.

    On lit ici: « Genderless, raceless, ageless, nationless, limitless »,...

    Je rajouterais:

    Meaningless ? :-0 )

  • Céline Delorme - Abonnée 19 août 2018 22 h 18

    Faut-il en rire ou en pleurer?

    « Il y a un couple qui a acheté deux tailles du même chandail : lui en small, et elle en x-large,"
    "« Genderless, raceless, ageless, nationless, limitless »
    WOW Grande révolution de société publiée par Le Devoir ou bien publicité gratuite d'un slogan commercial anglais?

    J'ai 60 ans, et je faisais pareil à l'âge de 15 ans: chandail de gars et jeans Levi"s de gars, comme la majorité des filles de mon patelin. On en parlait dans les revues de mode pour adolescentes, mais pas dans un journal qui se prétend sérieux. Faut-il aller autant dans la superficialité pour attirer les jeunes?
    N'est-ce pas mépriser les jeunes que de leur servir cette publicité de vêtements déguisée en article "de société" ?