Quelles limites pour l’identité numérique des tout-petits?

Seulement au Canada, on estime que plus de 85% des enfants de moins de deux ans ont déjà fait l’objet d’une publication sur les réseaux sociaux.
Photo: iStock Seulement au Canada, on estime que plus de 85% des enfants de moins de deux ans ont déjà fait l’objet d’une publication sur les réseaux sociaux.

Ne les cherchez pas, Odile et Renaud ne sont pas sur les réseaux sociaux. Aucune photo ne montre leurs jolis minois au parc ou leurs bouilles souriantes barbouillées de peinture ; à trois ans et huit mois, les enfants d’Hélène Marchand Lavoie et de Maxime Houde sont quasi absents du Web. Alors que de plus en plus de tout-petits font leurs débuts sur Facebook et Instagram avant même leur naissance, ces deux bambins font figure d’exceptions.

De fait, seulement au Canada, on estime que plus de 85 % des enfants de moins de deux ans ont déjà fait l’objet d’une publication sur les réseaux sociaux. Une proportion qui frôle les 95 % chez nos voisins du sud. Malgré tout, de plus en plus de jeunes parents optent sciemment pour une forme de silence numérique et pour limiter la présence de leurs petits sur ces plateformes de partage.

Photo: Florence Sara G. Ferraris Léonie, fille de Florence Sara G. Ferraris

« Pour nous, il s’agissait d’abord de protéger notre vie privée », avance Hélène Marchand Lavoie qui, elle-même, utilise les réseaux sociaux avec parcimonie. « Mais, plus largement, on trouvait que ce n’était pas notre droit de diffuser leur image alors qu’ils sont trop petits pour y consentir. C’est quelque chose qui ne nous appartient pas. On a donc pris la décision d’essayer de préserver, autant que faire se peut, leur identité sur le Web. Ils auront amplement le temps de choisir plus tard s’ils veulent avoir une identité numérique ou non. »

Idem du côté des parents de Rafel, né en mars dernier. Âgé aujourd’hui d’un peu plus de trois mois, celui-ci n’a en effet fait l’objet d’aucune publication depuis sa naissance. « Pour nous, c’est une question de consentement, mais aussi de contrôle de l’image de notre fils, expliquent d’une même voix Marc Durand et Alexandra Cyr. Il aurait été difficile de limiter nos proches sur ce qui est publiable ou non sur les réseaux sociaux, on a donc décidé de mettre un frein là-dessus dès le début. »

Avec Facebook et Instagram, c’est devenu très facile de suivre les gens à la trace. D’une certaine manière, c’est un peu comme si vous offriez au monde une carte virtuelle de votre vie de famille.

Enjeux de sécurité

Pour d’autres, ce sont des enjeux de sécurité qui ont pesé dans la balance. C’est le cas, entre autres, de Vicky Bolduc, maman d’un garçon de six ans et d’une fillette de 17 mois. « Même lorsqu’on limite nos paramètres de confidentialité, c’est difficile de garder un contrôle sur notre contenu une fois qu’il a été partagé, dit la jeune femme de 31 ans. Quand mon premier est né, je partageais des photos de lui, puis j’ai commencé à réfléchir à qui avait accès à ces images… Je me suis rendu compte que, même parmi mes “amis”, ce n’étaient pas nécessairement tous des gens avec qui j’avais envie de partager cette partie de ma vie. J’ai donc pris la décision de limiter mes publications. Les photos de mes enfants sont pour ceux qui les voient grandir dans la réalité. »

Ultimement, la question n’est pas tant de savoir s’il faut diffuser ou non des éléments de la vie de nos enfants sur Internet, affirme Alex Sevigny, professeur à l’Université McMaster. Il faut plutôt s’interroger sur ce qu’il convient de rendre public.

« Les parents doivent être conscients des risques auxquels ils exposent leurs petits lorsqu’ils publient des photos d’eux sur les réseaux sociaux », précise celui qui s’intéresse à ces questions depuis déjà quelques années.

Selon lui, il faudrait, notamment, éviter de lier à ces images des informations personnelles, comme les lieux fréquentés par l’enfant sur une base régulière. « Avec Facebook et Instagram, c’est devenu très facile de suivre les gens à la trace. D’une certaine manière, c’est un peu comme si vous offriez au monde une carte virtuelle de votre vie de famille », explique-t-il.

Ombre numérique

Photo: Cybèle Beaudoin Pilon Joe, fils de Cybèle Beaudoin Pilon

Plus encore, insiste le chercheur, les gens doivent comprendre que ce qu’ils partagent aujourd’hui sur les réseaux sociaux demeurera probablement accessible sur le Web tout au long de la vie de leur progéniture. « Ce sont des choses qui feront partie de son “ombre numérique” », explique-t-il. Et là où le bât blesse, « c’est qu’on en sait encore bien peu sur les répercussions que cette dernière pourrait avoir à long terme ».

Dans cette optique, Alex Sevigny invite les parents à redoubler de prudence lorsqu’ils publient des détails — même anecdotiques — de la vie de leurs jeunes sur les réseaux sociaux. « Gardez à l’esprit que vos petits grandiront dans une réalité où de larges pans de leur enfance seront à la vue de tous. Et même si ce sera sans doute la norme et que les choses peuvent bien changer d’ici là, on a quand même une petite idée du monde pas toujours rose dans lequel ils devront évoluer, notamment au cours de leur adolescence. Par pitié, ne donnons pas de munitions supplémentaires à ceux qui voudraient s’en prendre à eux. »

« On essaie de garder ça en tête, c’est certain », soutient Cybèle Beaudoin Pilon, céramiste et maman de Joe, un an et cinq mois, en lançant un regard à son amoureux Vincent Tourigny. « Surtout qu’être sur les réseaux sociaux, c’est s’exposer encore plus aux critiques des autres. On le vit déjà comme parents, comme artistes… alors on peut s’imaginer ce que c’est. »

Limites claires

Photo: Carolane Stratis Le fils de Carolane Stratis

« Pour nous, ç’a toujours été très clair qu’il ne fallait pas exposer nos enfants d’une manière qui pourrait leur nuire ou leur porter préjudice, que ce soit maintenant ou dans le futur », renchérit Josiane Stratis, sous le regard entendu de sa soeur jumelle, Carolane.

Présentes dans la constellation des blogues québécois depuis près de dix ans, les deux jeunes femmes décrivent sans pudeur leur utilisation des réseaux sociaux.

« Ce sont des outils qui étaient déjà importants dans le cadre de notre travail avant qu’on ait une vie de famille, expliquent-elles d’une même voix. Et vu la nature de ce qu’on fait, ç’aurait été difficile d’exclure nos enfants de tout cela. » Ainsi, Arthur, le fils de Josiane, est très présent dans son univers numérique — à l’image de son copain, de sa maison et de ses adorables bouledogues.

Les choses sont un peu différentes pour les petits de Carolane. Bien que connus par ceux qui la suivent sur les réseaux sociaux, ceux-ci ont en effet généralement au moins les yeux masqués, histoire de protéger un brin leur identité — une concession que la jeune femme a faite à la demande de son conjoint.

Photo: Josiane Stratis Arthur, fils de Josiane Stratis

Son aînée, qui aura bientôt cinq ans, commence à poser des questions, se demandant pourquoi son visage ne peut être montré.

« Être parent, c’est toujours une série de compromis. C’est ce qu’on essaie de lui faire comprendre, lance-t-elle en riant. Ça me force à être créative ! »

Encadrement légal ?

Au Québec, ce sont les parents (ou les tuteurs légaux) qui se doivent, en vertu de la Charte des droits et libertés et du Code civil, de protéger et de faire respecter le droit à l’image de leurs enfants. Dans ce contexte, l’existence numérique d’un enfant relève de la décision de ses parents, explique Me Dominique Boutin, vulgarisatrice juridique chez Éducaloi. « Ça rend les choses un peu floues, concède l’avocate. Il n’y a rien, présentement, qui pourrait vraiment limiter un parent dans son utilisation des réseaux sociaux par rapport à ses enfants. Ce sont même eux qui peuvent intenter les recours nécessaires en cas de violation. » Mais les choses pourraient changer au cours des prochaines années, le Commissariat à la vie privée du Canada ayant commencé à s’intéresser à cette épineuse question.