Éducation à l’allemande: ode au «chaos contrôlé»

«L’idée est de laisser une plus grande liberté aux enfants, de leur offrir un environnement sécuritaire — mais le moins contraignant possible — où ils ont le loisir d’expérimenter de nouvelles choses, de devenir les maîtres de leur univers», explique la journaliste américaine Sara Zaske, elle-même maman de deux enfants et auteure d’«Achtung Baby», un livre paru en janvier dernier qui porte sur la question.
Photo: Scott Webb Unsplash «L’idée est de laisser une plus grande liberté aux enfants, de leur offrir un environnement sécuritaire — mais le moins contraignant possible — où ils ont le loisir d’expérimenter de nouvelles choses, de devenir les maîtres de leur univers», explique la journaliste américaine Sara Zaske, elle-même maman de deux enfants et auteure d’«Achtung Baby», un livre paru en janvier dernier qui porte sur la question.

Au parc près de chez lui, Marin, deux ans, a une réputation de casse-cou. C’est que, contrairement aux autres bambins de son âge, on le retrouve souvent perché à la cime des plus hauts modules de jeux. Du haut de ses deux printemps, le petit bonhomme enfourche aussi sans effort son vélo deux-roues-à-pédales avec lequel il fonce à vive allure sur les trottoirs. À la maison, son grand frère, Oscar, quatre ans, et lui manient avec précaution couteaux, allumettes, alouette — le tout sous le regard attentif, mais confiant, de leurs parents.

« Tout est une question de confiance et d’apprentissage, avance doucement leur mère, Roxanne Marcil. On a décidé de leur laisser de la place pour qu’ils prennent des risques, mais ce sont des risques calculés. Je suis convaincue que c’est en expérimentant et en testant leurs limites que les enfants apprennent le plus. » Rencontrée à quatre sous le soleil du matin, en plein coeur de leur quartier montréalais, la jeune femme de 29 ans se raconte avec entrain, décrivant avec fierté les essais-erreurs quotidiens de ses deux garçons.

Et ce qui était d’abord intuitif prend aujourd’hui la forme d’un style d’éducation hors norme, une « approche germanique » basée sur une bonne dose de confiance et un joyeux lâcher-prise parental. « On va être honnêtes, on ne s’est jamais vraiment dit qu’on élevait nos enfants “comme les Allemands”, lance-t-elle entre deux gorgées de café. Au rythme de nos expérimentations, on s’est renseignés sur le sujet, on a mis des mots sur ce qu’on faisait… Mais avec des petits, on est surtout dans la pratique. »

Autonomie et liberté

Concrètement, il s’agit surtout de miser sur une plus grande autonomisation des tout-petits. « L’idée est de leur laisser une plus grande liberté, de leur offrir un environnement sécuritaire — mais le moins contraignant possible — où ils ont le loisir d’expérimenter de nouvelles choses, de devenir les maîtres de leur univers », explique la journaliste américaine Sara Zaske, elle-même maman de deux enfants et auteure d’Achtung Baby, un livre paru en janvier dernier qui porte sur la question.

À mi-chemin entre le témoignage personnel et le reportage scientifique, l’ouvrage expose, sans filtre, les constats auxquels la jeune mère est arrivée lors d’un séjour d’un peu plus de six ans à Berlin, en Allemagne, avec sa propre progéniture. « Je me souviendrai toujours de la première fois où je me suis rendu compte que les enfants étaient traités différemment là-bas, lance Sara Zaske avec un rire franc. Ma fille Sophia devait avoir deux ans et demi et nous étions dans une voiture de métro silencieuse. Une dame inconnue, tout sourire, lui a tendu un bonbon sans me demander la permission. J’avoue que, sur le coup, je suis restée sous le choc. »

À force de rencontres et en cumulant les heures au parc, l’auteure s’est pourtant rendue à l’évidence que c’était là chose courante. « Et ça va encore plus loin, précise-t-elle. Les enfants sont laissés seuls au terrain de jeu et beaucoup marchent dès l’âge de trois ans pour aller au service de garde. À la maison, ils sont encouragés à mettre la main à la pâte dans la cuisine avec les mêmes ustensiles que les adultes… L’idée est de leur expliquer comment faire les choses plutôt que de les leur interdire. »

Encore à contre-courant de notre côté de l’Atlantique, où l’enfance est bien souvent (sur)protégée, cette manière d’aborder la parentalité gagne tout de même du terrain, tant au Québec que dans le reste de l’Amérique du Nord. L’éducation des enfants en bas âge étant toutefois de l’ordre du privé, le phénomène demeure difficile à quantifier, n’en déplaise aux réseaux sociaux qui nous renvoient de plus en plus l’image de parents adeptes de la pratique.

Risques encadrés

Des experts en développement de l’enfant voient pourtant d’un bon oeil ce lâcher-prise parental. C’est le cas, notamment, de Christa Japel, spécialiste en psychologie de l’enfance, qui observe toutefois que les jeunes Québécois ont peu d’espace et de temps pour laisser aller leur témérité intrinsèque. « Les enfants sont particulièrement encadrés dans toutes les sphères de leur vie, note la professeure au Département d’éducation et formation spécialisée à l’Université du Québec à Montréal. Tomber de temps de temps n’a pourtant jamais fait de mal à personne à long terme… Et à la fin, ça fait des enfants qui ont une plus grande confiance en eux, qui sont conscients de leurs limites et de leurs capacités. »

« Mes fils ne sont pas nécessairement conscients des risques qu’ils prennent, mais ils sont quand même capables de les gérer, renchérit Roxanne Marcil avec un sourire. La clé, c’est de passer par-dessus nos propres peurs d’adultes. Alors, même quand ils font des choses qui me pétrifient, je fais de mon mieux pour ne pas leur transmettre mes inquiétudes, pour plutôt les accompagner dans leurs explorations. »

Il ne s’agit toutefois pas d’une solution magique, tempère Christa Japel. « Ce ne sont pas des pratiques qui peuvent s’appliquer à tous les milieux familiaux et il faut toujours que les parents soient à l’aise, note la chercheuse. Et, rassurez-vous, un enfant élevé de manière “classique” ne devrait, au final, pas trop perdre au change. »

Question d’aménagements

D’autant plus qu’au-delà des choix parentaux, cette philosophie se heurte chez nous à des contraintes physiques parfois difficiles à contourner. « Il ne s’agit pas juste d’aptitude parentale, soutient Juan Torres, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage à l’Université de Montréal. La manière dont on conçoit nos rues et nos espaces collectifs joue pour beaucoup. Cela a certainement un impact sur les choix que font les parents, comme celui de laisser leur enfant marcher seul jusqu’à l’école. »

« Même si on voulait, ce ne serait pas possible, insiste Roxanne Marcil, également urbaniste de formation. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque, mais il y a des limites qui sont hors de notre contrôle de parent. »