Les cafés-vélos: un concept qui roule

Il aura fallu attendre 2013 avant de voir un premier café-vélo ouvrir ses portes au Québec: Allo Vélo. D’abord sis dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, l’endroit auquel se greffe une boutique de vélos urbains a depuis déménagé ses pénates dans Griffintown.
Photo: Allo Vélo Il aura fallu attendre 2013 avant de voir un premier café-vélo ouvrir ses portes au Québec: Allo Vélo. D’abord sis dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, l’endroit auquel se greffe une boutique de vélos urbains a depuis déménagé ses pénates dans Griffintown.

À l’écran, le groupe des favoris entre dans le Taaienberg, le quinzième mont de l’édition 2018 du Tour des Flandres. Sur cette colline, le cycliste belge Greg Van Avermaet, de l’équipe BMC Racing,entreprend une accélération qui met le peloton en file indienne. Visiblement, courir devant les siens sied bien au spécialiste des classiques printanières, gueule le commentateur cocorico. Il reste alors 38 km (sur 265) au Ronde van Vlaanderen.

Tout ce brouhaha déconcentre Kevin Lynch. Le vingtenaire au physique filiforme était en train d’expliquer au Devoir la genèse de Vélo Cartel, un café-vélo qui a pignon sur la rue Soumande, à Québec, où la scène se déroule. Remarquez, il n’est pas le seul à avoir les yeux rivés à la retransmission en direct de la classique flandrienne ; dans le vaste local, une bonne quarantaine d’aficionados de la petite reine sont tout aussi hypnotisés. Que nous soyons le matin du dimanche de Pâques semble la plus lointaine de leurs préoccupations.

L’attaque de Van Avermaet s’avère être un pétard mouillé. Ce qui reste du peloton se regroupe au pied de la descente, ce qui permet à Kevin de poursuivre son récit. Du moins, jusqu’à la prochaine passe d’armes. « J’ai travaillé pendant près de dix ans dans un bike shop de la région. C’est paradoxal à dire, mais je trouvais que les clients, comme les employés, ne pédalaient pas beaucoup. Ils achetaient des accessoires, possédaient des machines du tonnerre, mais ne pratiquaient pas le sport », raconte le cycliste amateur.

Photo: Vélo Cartel Kevin Lynch

Frustré de la situation, il rêve dès lors d’un concept qui inoculerait la passion du vélo. L’idée en reste là jusqu’au jour où il rencontre le cycliste professionnel Bruno Langlois. Après une carrière de plus de dix ans passée principalement sur le circuit nord-américain, le champion canadien sur route en 2016 et kinésiologue de formation venait de fonder BL Coaching, un centre d’entraînement cycliste à la fine pointe.

Quand Lynch lui parle de sa vision d’un commerce de vélos au sein duquel plusieurs services complémentaires se côtoieraient, les yeux de « coach Bru » s’illuminent. Manifestement, les deux hommes sont sur la même longueur d’onde.

Le projet s’est finalement concrétisé l’automne dernier. Depuis, Vélo Cartel regroupe sous un même toit un café, une salle d’entraînement intérieur, un atelier de mécanique, une boutique et, à terme, une station de positionnement. La décoration, composée de vélos accrochés aux murs et d’affiches de champions cyclistes actuels ou d’une autre époque, laisse bien peu de doute quant au centre d’intérêt de la clientèle de l’endroit : pédaler. « Quand on entre ici, on pénètre dans une bulle cycliste, dans un cartel », explique Kevin Lynch.

Un concept en croissance

Même s’il est nouveau au Québec, le concept de café-vélo existe depuis plusieurs années déjà sur la planète. À Austin, au Texas, Mellow Johnny’s Bike Shop a pignon sur rue depuis dix ans. Plus récemment, la populaire marque de vélo Rapha a ouvert des Clubhouses à Londres, à New York et à Tokyo, notamment. Dans ces « lieux de rencontre inspirants pour les pratiquants du cyclisme sur route », on trouve un « café servant de très bons espressos et des snacks », peut-on lire sur le site Web de la compagnie. À Gérone, ville espagnole où résident de nombreux cyclistes professionnels, on en retrouve trois : La Fabrica, Service Course et Espresso Mafia. La liste ne cesse de s’allonger.

Il aura fallu attendre 2013 avant de voir un premier café-vélo ouvrir ses portes dans la province. Son nom : Allo Vélo. D’abord sis dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, ce café-vélo auquel se greffe une boutique de vélos urbains importés d’Europe a depuis déménagé ses pénates dans Griffintown.

C’est en exerçant brièvement le métier de guide sur deux roues à Berlin que le Montréalais Lamar Timmins en a eu l’idée. « Que Montréal, la plus cyclable des villes nord-américaines, n’ait pas de café-vélo me semblait aberrant », lance-t-il. Ce qui différencie son commerce ? La qualité du café préparé par des baristas dûment formés. « Un café-vélo ne peut pas simplement se résumer à une cafetière à capsules qu’on laisse traîner dans un coin », martèle-t-il.

Quand on entre dans Vélo Cartel, on pénètre dans une bulle cycliste, dans un cartel

Depuis l’été dernier, Allo Vélo a toutefois de la concurrence. À quelques coins de rue de là, sur le Plateau-Mont-Royal, le Club Espresso Bar regroupe un comptoir espresso dans un esprit 3e vague, une boutique d’articles de vélo ainsi qu’un atelier de réparation. Preuve du caractère éminemment recommandable de l’adresse, les cyclistes professionnels Tom Dumoulin, Michael Matthews et Arnaud Démare s’y sont tous arrêtés pour une dose de caféine en marge du Grand Prix cycliste de Montréal, en septembre dernier. « C’est le seul endroit en ville où tu peux regarder une course de vélo en compagnie d’autres amateurs », souligne Guillaume Drouin-Garneau, qui a mis sur pied le projet avec trois de ses acolytes.

De retour chez Vélo Cartel, à Québec, le Tour des Flandres tire à sa fin. À quatre kilomètres de la ligne d’arrivée, le Néerlandais Niki Terpstra roule seul. Derrière, ses plus proches poursuivants tentent de le ramener depuis plus de quinze kilomètres, sans succès.

Sa victoire est impériale, d’autant plus qu’il fait mordre la poussière au champion du monde Peter Sagan, le favori de tous, dont David Maltais, un « régulier » rencontré sur place. « J’adore venir ici : j’y retrouve des gens qui tripent comme moi sur le vélo. Je m’y sens comme chez nous », nous confie-t-il.

Une semaine plus tard, l’homme de 28 ans aura de quoi se réjouir : Peter Sagan s’imposera sur les pavés de Paris-Roubaix, l’Enfer du Nord. Un triomphe qui, bien sûr, aura été suivi dans les cafés-vélos du Québec.

Le Québec cyclable 13e édition

Les Éditions Ulysse, collection « Espaces verts », Montréal, 172 cartes, 304 pages, 24,95 $