La «Joy of Missing Out» en cadeau

Le syndrome FOMO est un phénomène qui a toujours existé, selon Mélanie Millette.
Photo: Brunel Johnson Unsplash Le syndrome FOMO est un phénomène qui a toujours existé, selon Mélanie Millette.

Le temps des Fêtes apporte son lot d’invitations de toutes sortes, alors qu’on a bien souvent envie de rester chez soi, blotti sous une couverture. Doit-on lutter contre les invitations qui nous incitent à faire un million d’activités — et si oui, comment ? Une semaine avant la prise de résolutions du Nouvel An, explorons le phénomène de la «Fear of Missing Out» («FOMO») et de sa cousine, la «Joy of Missing Out» («JOMO»)…

Quand Mélanie Millette était jeune, elle était du genre à ne rien manquer : elle pouvait participer à trois événements dans une même soirée, sans vraiment prendre le temps de profiter de chacun d’entre eux. Elle vivait la FOMO (Fear of Missing Out) avant même que le terme soit inventé.

« C’est un acronyme qui a commencé à être utilisé autour de 2012 pour décrire la peur de rater quelque chose, notamment en ce qui concerne l’offre d’événements, rendue visible par les médias sociaux. Par exemple, lorsqu’on regarde nos amis sur Facebook ou Instagram en train de faire du ski ou jouer avec leurs enfants alors qu’on est encore au lit parce que c’est dimanche et qu’on est fatigué, on peut ressentir la FOMO », explique Mme Millette, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM.

Elle précise que la FOMO — que l’Office québécois de la langue française suggère de traduire par « syndrome FOMO », ou « anxiété de ratage » — est un phénomène qui a toujours existé et qui est simplement décuplé par l’usage des médias sociaux chez les gens qui ont cette propension à ne rien vouloir manquer.

Photo: Adam Birkett Unsplash Alors qu’on peut se procurer un nouveau téléphone intelligent pour une somme astronomique, Mélanie Millette propose une idée étonnante: le luxe suprême serait de ne pas avoir de cellulaire.

Les « précieuses ridicules »

Thierry Bardini, professeur et directeur du Département de communication à l’Université de Montréal, abonde dans son sens. Il souligne que les précieuses ridicules de Molière, qui adoptent aveuglément les comportements prisés qu’on leur présente, souffrent elles-mêmes d’une forme ancienne du syndrome FOMO…

« C’est un phénomène assez fréquent depuis la modernité chez les êtres qui sont très socialisés — les mondains, comme on disait à l’époque. Les réseaux sociaux nous ont tous rendus un peu mondains d’une certaine manière. Se maintenir à jour est une pression de notre temps que ressentent beaucoup de gens, et c’est aussi une réaction à un autre phénomène de notre époque, plus paradoxal : à une époque où tout le monde est connecté, il y a une sensation de solitude assez grande. On peut donc avoir peur de rater quelque chose qui pourrait nous sortir de cette solitude, c’est très puissant », affirme-t-il.

L’usage sain des technologies

Dans la foulée des réflexions sur le syndrome FOMO, le blogueur américain Anil Dash a proposé d’embrasser un tout autre état d’esprit : la Joy of Missing Out (JOMO), cette sérénité que l’on ressent lorsqu’on reprend le pouvoir sur notre emploi du temps et que l’on choisit de faire les activités qui nous intéressent vraiment.

Mélanie Millette explique : « Quand on choisit d’être dans une réaction d’esclave, qu’on a peur de rater un événement ou une notification, c’est comme si, dans notre horizon de jugement, ce qu’on est en train de faire n’était pas satisfaisant. Si on juge plutôt que notre vie est satisfaisante, on ne va pas avoir peur de tout rater. On pourra considérer les différentes offres, mais plutôt décider d’écouter l’appel de la tranquillité, de prioriser nos enfants, notre chum, notre mère… et se mettre en position d’agir dans le respect de soi et de ses valeurs. »

Quand on choisit d’être dans une réaction d’esclave, qu’on a peur de rater un événement ou une notification, c’est comme si, dans notre horizon de jugement, ce qu’on est en train de faire n’était pas satisfaisant

 

Repenser son rapport à la techno

« On ne regarde pas la télé 24 heures sur 24 et on ne parle pas au téléphone 120 heures par semaine… Avec les cellulaires, il faut revoir la place qu’on veut donner aux notifications dans notre vie, reprendre notre capacité d’agir plutôt que d’être en réaction. On peut par exemple choisir de désactiver les notifications à partir d’une certaine heure », propose Mme Millette.

Un avantage de s’éloigner de la FOMO, c’est aussi que cette petite rébellion peut mener à de belles découvertes, affirme M. Bardini. « Les événements qui nous sont proposés, c’est un algorithme qui les décide pour nous sans qu’on sache exactement comment. La JOMO, selon moi, c’est aussi une manière de se montrer un peu imprévisible et de ne pas réagir systématiquement à toutes les invitations qu’on reçoit. C’est dans l’équilibre qu’il y a quelque chose à trouver : la FOMO peut servir de moteur pour se tenir au courant et la JOMO nous rappeler qu’il ne faut pas trop prendre cela au sérieux. »

Le luxe suprême

Alors qu’on peut se procurer le nouvel iPhone X pour la coquette somme de 1300 $, Mélanie Millette propose une idée étonnante : le luxe suprême serait de ne pas avoir de cellulaire. « On commence à entendre ça dans certains milieux, l’idée qu’une personne puisse être tellement privilégiée qu’elle n’a pas de téléphone cellulaire. Sa vie est organisée, elle a réussi à déléguer ; son adjoint a deux téléphones, mais elle n’en a pas. Son temps est précieux et elle le priorise. Lorsqu’elle travaille, elle travaille sans être dérangée ; lorsqu’elle est en famille, elle est en famille. »

Thierry Bardini renchérit : « [Le comédien] Groucho Marx disait qu’il n’aurait jamais la télévision, car il ne laisserait pas un meuble interrompre la conversation chez lui. »

Ce qui mène à se demander ceci : combien de fois par jour permettons-nous à notre cellulaire de nous interrompre ? Une réflexion à mijoter pendant le temps des Fêtes…