«El día de los muertos» à Montréal, une invitation à trinquer avec les morts

Les «cartoneros», comme on appelle les artisans du papier mâché, préparent les «catrinas» pour les célébrations dans le Vieux-Port de Montréal ce week-end.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les «cartoneros», comme on appelle les artisans du papier mâché, préparent les «catrinas» pour les célébrations dans le Vieux-Port de Montréal ce week-end.

La tête de mort sourit de toutes ses dents ; un peu plus, et elle vous inviterait à danser. Dans l’univers mexicain, l’humour a sa place même dans la mort, et même lorsqu’on s’apprête à célébrer les disparus. Les Montréalais ont l’occasion de le constater ce week-end, alors qu’on célèbre en grand, pour la première fois dans le Vieux-Port de Montréal, «El día de los muertos», la fête des Morts mexicaine.

Depuis deux semaines, des artisans venus du Mexique sont sur un pied d’alerte pour créer ces catrinas, ces marionnettes de papier mâché plus grandes que nature représentant des squelettes.

Chaque année, à Montréal, la communauté mexicaine a pris l’habitude de consacrer un autel des morts (altar de los muertos) à deux personnalités, l’une québécoise, l’autre mexicaine, décédées dans l’année. Cette fois, ce sont nuls autres que Leonard Cohen et le chanteur mexicain Juan Gabriel qui seront mis à l’honneur. Chacun d’eux a donc une catrina à son effigie.

Oscar Becerra Mora est un cartonero, comme on appelle les artisans du papier mâché, venu de Mexico pour préparer la célébration de la fête des Morts à Montréal.

Rencontré à Espacio Mexico en pleine séance de travail, il raconte qu’il a appris son métier en fabriquant des alebríjes, ces petites pièces sculptées colorées représentant des animaux imaginaires. On attribue les premiers alebríjes à Pedro Linares. Au cours des années 1930, Linares, qui était très malade, a rêvé de créatures fantastiques : un âne avec des ailes de papillon, un coq avec des cornes de taureau, un lion à tête d’aigle.

À son réveil, il s’est mis à sculpter ces formes, qui, plus tard, ont attiré l’attention des peintres Frida Kahlo et Diego Rivera. La tradition de confectionner des alejíbres en papier mâché s’est ensuite installée dans la province mexicaine d’Oaxaca.

La tradition de la fête des Morts s’inscrit, quant à elle, dans des rites anciens datant de l’époque précolombienne, que le syncrétisme avec la religion catholique a portée jusqu’à nous.

Devant l’autel, les cartoneros ont d’ailleurs confectionné un chien de papier mâché, qu’on appelle xolotl (« chien de Dieu »). Dans la mythologie aztèque, le chien est censé guider les âmes des défunts vers l’inframonde, une sorte d’au-delà, explique Remigio Valdés de Hoyos, directeur d’Espacio Mexico.

Au Mexique, le 2 novembre, les gens vont au cimetière pour célébrer avec les morts. Ils mangent aussi des crânes faits de sucreries. « À ce sujet, l’écrivain mexicain Octavio Paz disait que les Mexicains jouent avec la mort, ils vont jusqu’à la manger », raconte Oscar Becerra Mora.

Celui-ci raconte aussi que lorsqu’un tremblement de terre a fait entre 10 000 et 35 000 morts dans la ville de Mexico en 1982, des membres de la famille Pedro Linares ont fabriqué des squelettes en papier mâché, postés comme des fossoyeurs parmi les décombres.

Il se souvient quant à lui d’avoir circulé, quand il était petit, dans les rues le 2 novembre, jour de la fête des Morts, avec des crânes de pacotille dans lesquels les enfants réclamaient de l’argent. Pour l’occasion, les familles partagent aussi traditionnellement le pain des morts. Ce pain, fait savoir Zoila Sanchez Espinosa, consule affectée aux Affaires culturelles, représente le crâne et est parfumé à la fleur d’oranger. Il a « une forme circulaire qui symbolise le cycle de la vie et de la mort ». Il est orné de « quatre morceaux de pâte en forme d’os et de larmes versées pour ceux qui nous ont quittés ».

En fait, l’esprit des morts est convié à partager un repas avec les vivants. Sur l’autel, on disposera une lanterne ou une étoile de lumière pour que les défunts retrouvent leur maison, du papier coloré troué qui symbolise l’union de la vie et de la mort, un banquet au goût du défunt, du sel pour que l’âme ne soit pas corrompue, de l’encens pour éloigner les mauvais esprits, une croix de chaux au sol qui représente les points cardinaux, des jouets pour divertir les enfants morts, un chemin de fleurs, des bougies, des objets personnels du défunt, du sucre ou du chocolat, du pain des morts et un verre d’eau.

Dans la ville de Mexico, il semble que la tradition reprenne du service. Et depuis deux ans, un énorme défilé de catrinas est organisé dans les rues de la ville à la fin du mois d’octobre.

Les Montréalais sont invités à cette fête au Vieux-Port vendredi de 10 h à 15 h et samedi de 10 h à 13 h. L’Institut du cancer de Montréal fait son gala annuel samedi soir, tout près de cet autel des morts. Une façon de souligner que les décès par cancer ne doivent pas survenir en vain.