De la visite pour briser l’isolement

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Depuis plusieurs années, des mamies tricoteuses de la résidence Au fil de l’eau à Montréal-Nord confectionnent des couvertures, chandails, tuques, foulards et autres vêtements en laine, qui sont ensuite distribués aux familles.
Photo: Fondation de la Visite Depuis plusieurs années, des mamies tricoteuses de la résidence Au fil de l’eau à Montréal-Nord confectionnent des couvertures, chandails, tuques, foulards et autres vêtements en laine, qui sont ensuite distribués aux familles.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis plus de vingt-cinq ans, la Fondation de la visite agit dans plusieurs secteurs du territoire montréalais pour sortir les nouveaux parents de l’état de détresse et d’isolement dans lequel l’arrivée d’un nouveau-né peut parfois les plonger.

Cela fait dix ans que Giovanna Di-Giacomo est mère-visiteuse à la Fondation de la visite. Entre le siège de l’association et l’appartement du couple chez qui elle se rend ce matin-là, elle montre les différentes maisons où elle a déjà travaillé. Ici, elle est devenue la marraine d’un enfant, là-bas aussi. Elle a même été témoin du mariage d’un couple. Les bébés qu’elle a pouponnés ont grandi, mais elle garde des liens avec nombre des familles qu’elle est venue aider lorsque survenait une naissance.

« Je reste en général six à huit mois avec les familles, raconte-t-elle. Je les soutiens dans les moments difficiles, lorsque le bébé pleure et que les mères ne savent pas quoi faire. Je leur parle, je leur dis qu’il vaut mieux mettre l’enfant dans son lit, en sécurité, et sortir le temps de se calmer. Respirer. Je fais également de la prévention. J’ai des cas très différents, mais j’ai parfois de très jeunes mères. En ce moment, je travaille avec une Latino-Américaine qui sort de prison. Elle n’a que dix-sept ans. Elle ne sait pas ce que c’est qu’être mère. On leur explique qu’il faut changer les couches régulièrement… Quelquefois, quand je vois l’état des fesses des bébés… D’autres ne donneraient que du lait jusqu’à l’âge d’un an. Mais il ne faut pas juger. Ça, c’est la clé de notre métier. Ne jamais juger. »

C’est pour cette jeune mère qu’elle a un siège auto sur la banquette arrière. Elle ira le lui déposer un peu plus tard dans la journée. Pour l’instant, elle se rend chez un couple d’Algériens arrivé il y a dix mois à Montréal. Lui est comptable, elle enseigne l’anglais. Mais lui a dû reprendre ses études ici et elle s’occupe de leur bébé de onze mois et de leur petite fille de trois ans et demi. Ils vivent de l’aide sociale. Giovanna Di-Giacomo aurait déjà dû terminer son travail avec cette famille. Mais le lien est trop fort et elle sent que la mère a encore besoin de cette présence pour rompre l’isolement.

« Je vais rester avec eux jusqu’à Noël, explique-t-elle. Après, il faudra se séparer. Mais nous resterons en contact. Mère-visiteuse, c’est un travail 24/7. Mes familles peuvent m’appeler à n’importe quel moment du jour ou de la nuit en cas d’urgence. Mes anciennes familles aussi. »

Chaque semaine, la mère-visiteuse fait le tour de ses amis pour récupérer ici un matelas, là des toutous, des habits, des denrées alimentaires et les apporter aux familles qu’elle visite. Certaines vivent dans le dépouillement le plus total. Giovanna Di-Giacomo travaille sur le territoire de Montréal-Nord, là où elle vit également. En plus de conseiller les familles, de stimuler les enfants et de passer un moment avec les mères, elle tente de jumeler certaines de ses familles en fonction des affinités qu’elle entrevoit. Elle les invite également à participer à des rassemblements organisés par la Fondation. Cette semaine, il y a justement un petit party de Noël. Elle espère que le couple algérien s’y rendra même si ce n’est pas dans sa culture de célébrer cette fête.

« C’est tellement important ces soupers, affirme Denise Landry, fondatrice et directrice générale de la Fondation. Les gens se rencontrent, il y a des jeux, il y a des aînés également qui viennent. C’est intergénérationnel. Ça change le regard que les uns portent sur les autres. Ici, à Montréal-Nord, 85 % des familles avec lesquelles nous travaillons sont issues de l’immigration. Nous avons beaucoup de Maghrébins, de musulmans. Il y a encore quelques années, il y avait une crainte de la part des Québécois. Petit à petit, parce qu’ils se fréquentent, cette peur de l’autre disparaît. »

Depuis plusieurs années, des mamies tricoteuses de la résidence Au fil de l’eau à Montréal-Nord confectionnent même des couvertures, chandails, tuques, foulards et autres vêtements en laine, qui sont ensuite distribués aux familles.

La Fondation est née en 1988 à la suite d’un projet de recherche en prévention des abus et de la négligence à l’égard des enfants. Une recherche-action qui a duré deux ans et dont les conclusions affirmaient que, lorsque ce sont des parents qui accompagnent d’autres parents, ces derniers ne se sentent ni menacés, ni jugés.

« Un parent comprend qu’un nouveau-né ne se comporte pas toujours comme dans les livres, note Mme Landry. Il comprend la fébrilité que vit le nouveau parent. Cette fébrilité est double pour les migrants. Ils vivent le deuil de leur pays et ils doivent s’adapter à la fois à leur nouveau-né et à une nouvelle culture. Sans accompagnement, c’est complexe. Ces familles ont de multiples facteurs de risque. Elles sont isolées, n’ont pas de job, l’argent manque, elles vivent dans de petites surfaces, il y a une promiscuité dans le couple, avec l’enfant. Déjà, avec un seul facteur de risque, ça peut dégénérer. Alors avec plusieurs… »

Six secteurs sont aujourd’hui couverts par la Fondation de la visite. Montréal-Nord donc, mais aussi Lachine, Notre-Dame-de-Grâce, Bordeaux-Cartierville, Hochelaga-Maisonneuve et Côte-des-Neiges. En tout, vingt-deux parents-visiteurs s’occupent de deux cents familles environ. Dix-neuf mères-visiteuses comme Giovanna Di-Giacomo, mais aussi trois pères-visiteurs.

« Nous aimerions en avoir plus, c’est un vrai défi, explique Denise Landry. Ça permet d’atteindre les pères de famille. Ce n’est pas forcément facile pour eux de parler à une femme. Ils viennent souvent de cultures où, traditionnellement, les hommes ne s’occupent pas de leurs bébés, n’assistent pas à l’accouchement. Certains aimeraient s’investir, mais ne savent pas comment faire. C’est plus facile d’aller prendre un café avec un autre père et d’en parler. »

En plus de Giovanna Di-Giacomo, un père-visiteur suit d’ailleurs le couple rencontré à Montréal-Nord ce matin-là.

« Mon conjoint est libanais et j’ai deux grands garçons, raconte la mère-visiteuse. Je sais comment sont en général les pères de culture arabe avec leurs enfants. Je peux en parler avec la mère, lui expliquer comment amener son mari à s’occuper de ses filles un peu plus, à changer les couches, à l’épauler. Mais si l’homme se sent lui-même impuissant, dépassé, c’est sûr qu’il ne va pas se confier à moi. C’est là que ça demande un père-visiteur. Ça permet à bien des situations de ne pas dégénérer. »