Des artisans de réputation internationale

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
La céramiste France Goneau
Photo: Martin Tremblay La céramiste France Goneau

Ce texte fait partie du cahier spécial Métiers d'art

On les connaît, on les aime et on n’est pas les seuls ! Les noms de France Goneau, Roland Dubuc et Mariouche Gagné circulent tant au Japon, à New York qu’à Milan, où jamais ils ne passent inaperçus. Trois visions et trois parcours pour cette petite tournée internationale de nos artistes-artisans d’ici.

« Je veux toujours voir ce qui est le plus fort, le plus intéressant, le plus bouleversant, le plus ébranlant et c’est pourquoi j’ai voulu aller au Japon », lance passionnément France Goneau, cette artiste qui a fait des études de céramique au cégep du Vieux-Montréal, puis un bac en design de l’environnement et un autre en arts visuels à l’UQAM.

En 2010, France Goneau s’installe au Japon pour une première fois dans le cadre d’un programme de résidence au Shigaraki Ceramic Cultural Park : « C’est là où j’ai réussi à intégrer quelque chose de très personnel à ma production. » Depuis le début des années 2000, la céramiste avait exploré « le monde du carreau », comme elle l’appelle. Pour créer ces aplats, l’artiste a fait de longues recherches et de nombreux essais. Puis, un jour, elle a senti qu’elle avait fait le tour du jardin, et la 3D s’est imposée. Travailler la céramique directement avec ses mains, sans tour et presque sans outils, c’est ce que France Goneau voulait faire. Avec des grands-mères couturières et un arrière-grand-père tailleur, elle a appris très jeune à manier l’aiguille et, toute petite, elle fabriquait des vêtements à ses poupées. « Quand je suis partie au Japon, j’avais l’idée d’intégrer les fascinants papiers japonais à mes pièces. Finalement, je suis tombée dans les tissus et j’ai trouvé ça tout aussi excitant. »

Tout de suite après la période japonaise, les pièces de France Goneau s’exposent un peu partout en Amérique : « Au retour, j’ai préparé des pièces pour The Artist Project de Toronto, qui est une espèce de foire d’art contemporain. » En faisant voir ainsi son travail, France Goneau a pu être découverte par des collectionneurs et des galeristes : « Ça m’a ouvert les portes d’une galerie de New York et ça m’a amenée à rencontrer Barbara Silverberg de la galerie Option Art, qui a exposé mon travail aux salons SOFA de New York et de Chicago. » Et voilà comment une carrière prend son envol, et aujourd’hui, cela se traduit par une présence quasi annuelle à l’étranger.

France Goneau cisèle finement la céramique, elle en fait de véritables sculptures. Ses pièces, parfois organiques et parfois minérales, rappellent les coquillages, les fragments d’os ou le métal tordu. En toile de fond, des tissus japonais tout en transparence ou encore des rubans qui s’entortillent, se nouent et s’emmêlent à des pièces de céramique comme autant d’artéfacts.

Origami de métal

C’est par hasard que Roland Dubuc deviendra joaillier : « Moi qui voulais devenir sculpteur, j’ai commencé comme apprenti dans l’industrie de la joaillerie tout de suite après avoir terminé un DEC en arts plastiques et j’y suis resté pendant 18 ans sans jamais créer mes propres bijoux. » Il se reprendra quelques années plus tard en découvrant que c’est facile pour lui de façonner des bijoux. Il s’amuse, avec des retailles de métal, à faire de petites sculptures qui vite prennent la forme de boucles d’oreilles, de colliers ou de bracelets. « J’ai monté une petite collection, je me suis présenté au Salon des métiers d’art et j’ai remporté le prix de la relève ! » On est en 1993, et cinq ans plus tard, au même salon, Roland Dubuc remporte cette fois le prix Jean-Marie-Gauvreau, une des plus hautes distinctions en métiers d’art qui est décernée pour l’ensemble de l’oeuvre. Aujourd’hui, l’artiste est propriétaire d’un atelier en compagnie de sa conjointe Carole Leblanc, qui assure tout le travail d’organisation et d’administration. « Un partenariat qui, depuis des années, contribue à ma réussite. »

Roland Dubuc se l’explique mal et il ne sait pas trop comment la chance a pu lui sourire ainsi, mais un jour, « j’ai reçu un courriel m’invitant à exposer à la galerie Aaron Faber sur la 5e Avenue à New York ! » Encore aujourd’hui, le joaillier se pince et croit que c’est peut-être un client qui est à l’origine de tout ça. L’expérience a commencé tout doucement avec l’envoi de quelques pièces chaque année. Mais un jour, la galerie en a voulu un peu plus, et depuis deux ou trois ans, les bijoux de Roland Dubuc sont exposés de façon permanente dans une des plus grandes galeries du genre à New York, où la clientèle est internationale.

Si la manière dont il est arrivé dans cette galerie demeure un mystère pour l’artiste, le fait d’y rester, lui, s’explique facilement : la production de Roland Dubuc est unique. Tous ses bijoux sont taillés d’une seule pièce. Il donne du mouvement à un matériau rigide, entre ses doigts le métal semble aussi facile à tailler et à plier que du papier.

La traite de fourrure… recyclée

Elle a redonné le goût de la fourrure, mais pas n’importe laquelle, la fourrure recyclée. Mariouche Gagné signe ses premières pièces sous sa marque Harricana en 1994. Après avoir déniché son premier client, Simons Québec, la marque, de plus en plus renommée, s’exporte vers l’Europe en 2000. Et pour la petite histoire, en 2007, on estimait que depuis 1994 plus de 50 000 manteaux avaient été recyclés en créations uniques, signées et numérotées, ce qui équivaut à près de 400 tonnes métriques de fourrures ainsi récupérées, soit près d’un demi-million de bêtes épargnées.

C’est toutefois en 1990 que tout commence : à 19 ans, on retrouve Mariouche à Paris, où elle fait un stage de styliste au grand magasin Le Printemps Haussmann. C’est le prix que la jeune designer a remporté au concours Jeunes créateurs de mode à Paris organisé par la Maison Cartier et Air France avec un manteau blanc, inspiré de l’ours polaire, doublé d’une légende inuite. C’est ainsi qu’elle attrape la piqûre. « J’ai pris goût à vivre en Europe, aux métiers de la mode, aux choses bien faites et bien fignolées », lance la designer, qui se rappelle que, à son retour à Montréal après quatre mois passés à Paris, elle n’avait qu’une envie : repartir en Europe. Elle prend le temps de terminer ses études au Collège LaSalle et s’envole pour Milan où, grâce à son portfolio et à son audace extraordinaire, elle obtient de faire sa maîtrise à la Domus Academy. De fil en aiguille et de bourses en concours, Mariouche revient à Montréal avec son diplôme en main, mais pas un sou dans son portefeuille. Comme elle n’a pas froid aux yeux, la designer raconte : « J’ai demandé à toute ma famille de me donner ses vieux manteaux de fourrure et c’est donc elle qui a financé mes premiers manteaux, avec lesquels j’ai pu monter ma première collection, et Harricana naissait. C’était il y a 21 ans. »

De 2000 à 2010, Harricana exporte énormément, les ventes à l’étranger constituent 50 % du chiffre d’affaires. Aujourd’hui, le commerce de détail ne fonctionne plus comme avant. La conjoncture économique qui défavorise les boutiques ayant pignon sur rue avantage grandement les artisans avec leurs produits uniques. Ce sont aux ventes sur le Net que la designer consacre dorénavant ses énergies. Mais il n’est pas dit qu’on ne retrouvera pas Mariouche Gagné quelque part en Europe ou aux États-Unis dans une boutique éphémère, parce que dès que la neige se met à tomber, c’est de l’or pour Harricana.