À travers les saisons

L’installation «Entre les rangs», réalisée par KANVA Architecture, en 2014, dans le cadre de l’exposition à ciel ouvert Luminothérapie.
Photo: Cindy Boyce/Quartier des spectacles L’installation «Entre les rangs», réalisée par KANVA Architecture, en 2014, dans le cadre de l’exposition à ciel ouvert Luminothérapie.
Une bonne maison québécoise est celle qui souhaite la bienvenue à l’hiver. Et qu’on se le dise : les skis et les bûches à l’entrée conviennent à des domiciles d’une grande élégance. C’est un peu le propos de l’exposition Vivre et concevoir avec la neige au Québec.


La fête nationale rime avec période estivale, mais elle exclut, à chaque Saint-Jean, un fait grandement québécois : la neige. Qu’à cela ne tienne, la Maison de l’architecture du Québec (MAQ), petit diffuseur enclavé au Palais des congrès, ramène nos chers flocons avec un gros bon sens. L’exposition et la publication Vivre et concevoir avec la neige au Québec célèbrent la saison hivernale.

La neige plein la tête, l’été ? Sophie Gironnay, la directrice toujours animée de la MAQ, ne voit pas l’anachronisme. Au contraire, souligne-t-elle, le réflexe de songer à un climat glacial en temps de canicule est tout à fait québécois. L’hiver, ne rêve-t-on pas de Cuba ? demande-t-elle.

« On a du chemin à faire pour adopter l’hiver au Québec. Il y a encore du déni », croit toutefois l’ancienne collaboratrice du Devoir. En évoquant les entrées de bâtiments, « avec la glace qui nous tombe dessus », elle rappelle qu’il y a un grand nombre « d’absurdités en design urbain », parce qu’incompatibles avec la réalité hivernale.

Dans Vivre et concevoir avec la neige au Québec, il y a une part du ras-le-bol envers ceux qui pestent contre l’hiver. Mais Sophie Gironnay, commissaire du projet lancé à l’automne 2014 en France, préfère se montrer positive. L’expo, qui simule une trombe de neige avec sa forêt de panneaux blancs, et le catalogue, de 128 pages tout aussi blanches, font honneur au savoir-faire d’une trentaine d’architectes, d’urbanistes, de designers et de paysagistes.

Déplacements

Cette « tempête d’idées et de réalisations » est une bouffée d’air frais, imprégnée de visions autant réalistes qu’utopistes. L’architecture grandiose de celle de Pierre Thibault, l’un des premiers à avoir revisité le concept de la « cabane au Canada », côtoie la micro-intervention, mouvance actuelle de petites solutions à des problématiques urbaines.

Il est faux de croire que les Québécois ne marchent pas l’hiver, croit Jean-Philippe Simard, designer urbain membre du collectif de Québec Le banc. « Les gens se déplacent de manière plus linéaire, dit-il. Il n’est donc pas nécessaire de déblayer les grandes places publiques. Les gens se déplacent d’un point A à un point B. Il faut penser à du mobilier urbain qui ponctue la marche. »

Ce collectif de professionnels en design urbain, en aménagement du territoire et en architecture a testé en février 2014 son Banc de neige, mobilier d’hiver avec une partie gardée au sec. Test concluant, mais pas de la manière attendue.

« Les gens ne s’assoient pas, ils cherchent plutôt à déposer leurs choses, à s’accoter. Le mobilier bas est peu efficace. Ça prend des tables hautes », dit Jean-Philippe Simard, qui voudrait concevoir « des places plus linéaires, des micro-espaces multipliés sur un parcours », ponctués de tables d’hiver plutôt que de bancs de neige.

La nordicité est mieux comprise, ose avancer Sophie Gironnay. On n’est plus à l’époque où concevoir une ville consistait à reproduire les grands courants de l’architecture internationale. Où l’on fabulait le mythe de Montréal ville souterraine, celle qui tourne le dos à l’hiver.

 

« Aujourd’hui, on célèbre la spécificité locale, [on tient compte de] la réalité climatique. On fait des constructions vertes avec beaucoup de finesse sur le plan technique, comme la Maison du développement durable [rue Sainte-Catherine] », souligne-t-elle.

Celle qui s’oppose à ce que les camions ramassent la neige — « c’est tout à l’auto », déplore-t-elle — constate néanmoins que les designers et architectes ont, eux, intégré le Nord à leur créativité. Elle en tient pour preuve tout ce bois de grange apparu dans les bars à la mode, alors que jadis évoquer les fermes, « c’était pour les patrimonieux, c’était ringard ».

Arrière-pays

Il n’est pas étonnant qu’une grande part de l’expo à la MAQ soit consacrée à une architecture rurale, raffinée, novatrice et respectueuse du passé et de la réalité hivernale. Le complexe hôtelier La Ferme de Baie-Saint-Paul, avec sa gare le reliant au Massif de Charlevoix, y figure, ainsi que des résidences haut de gamme dans les bois, comme celles du précurseur Pierre Thibault. Le chalet, c’est un peu le laboratoire pour les nouvelles grandes idées.

« Il y a de l’argent et de la liberté, on ne passe pas par les comités de ville. On fait de la place aux skis, aux bûches. C’est contraire à Mies van der Rohe. Mais ce sont quand même des exercices à la Mies, les lignes sont simples », note Sophie Gironnay, en citant le « Chalet à Sutton » de Paul Bernier, notable par son garage qui sert de paravent au reste du bâtiment.

Après des arrêts à Marseille, Chambéry et Nantes, et avant sa présentation parisienne, où la confrontation avec les clichés de la cabane au Canada sera la plus intense, l’expo fait ce premier stop au Québec, avec un appel à l’Estrie : les concepteurs de cette région du sud de la province sont invités à proposer leur vision de la réalité nordique.

Du ski à l’agriculture, y compris la vache et son étable, il y a plein de choses à imaginer. « Ce sont des niaiseries comme ça, des aspects de la vie de tous les jours », concède la directrice de la MAQ, qui feront la grande architecture du Québec.

Vivre et concevoir avec la neige au Québec

Maison de l’architecture du Québec (181, rue Saint-Antoine Ouest), jusqu’au 13 septembre.