Hors du temps au duché de Bicolline

L’univers de Bicolline, où convergent les amateurs de jeu de rôle, bat au rythme d’un autre temps, celui où l’on ne sortait pas sans sa cotte de mailles.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’univers de Bicolline, où convergent les amateurs de jeu de rôle, bat au rythme d’un autre temps, celui où l’on ne sortait pas sans sa cotte de mailles.

Chaque année, près de Shawinigan, environ 2000 personnes se réunissent au duché de Bicolline pour vivre au Moyen Âge et participer à une bataille féroce. Le Devoir a passé deux jours avec eux.

Dans la vraie vie, Jean Thibault est propriétaire d’une pharmacie à Montmagny. Mais pendant la semaine du 10 août, il était « mécène protecteur » pour une guilde de moines. Au Moyen Âge. Et il le dit clairement : ses vacances au duché de Bicolline sont « plus relaxes que n’importe quel voyage dans le Sud ».

Avec ses 100 hectares et ses 170 bâtiments, Bicolline est l’un des sites d’immersion médiévale les plus élaborés au monde. Caché dans les bois à Saint-Mathieu-du-Parc, il suit le rythme d’un autre monde, sans téléphone intelligent, sans voiture et sans électricité.

Pendant la semaine, ils étaient plus de 2000 à y converger avec leurs armures, leurs arcs et flèches et leurs chopes à bière. Les parents de jeunes enfants avaient déguisé leurs poussettes hypersophistiquées avec des tissus d’époque, ou ils avaient carrément construit des modèles en bois.

« L’idée, c’est de ne pas nuire à l’expérience des autres », explique le garçon aux oreilles d’elfe qui accueille les gens dans le stationnement. Bien sûr, il n’y avait pas d’elfes au Moyen Âge, mais Bicolline donne aussi une place au fantastique façon Seigneur des anneaux.

L’entrée dans le village est stupéfiante. Devant les bâtiments d’époque décorés de toutes sortes de bannières, des guerriers trinquent en chantant des airs grivois. Partout, des enfants se battent avec des épées de caoutchouc, et c’est une charrette tirée par des chevaux qui sert à ramasser les poubelles.

« Ce qu’il y a de spécial à Bicolline, c’est l’immersion », explique Arnaud, un ingénieur de Montréal qui fait partie d’une guilde chassant les esprits malins.

Entre les tentes, la nuit, on capte les conversations les plus surréalistes : deux gars croisés sur le chemin parlent du kidnapping de leur ami par un Gobelin. Ils sont sérieux ! Leur ton est même inquiet.

Un chalet au Moyen Âge

« Les gens se sont donnés à fond dans leurs costumes, dans les bâtiments. Tout fait en sorte qu’ici ont est très très loin. C’est comme des vacances extrêmes », dit Arnaud. Dans les échoppes, les épées se vendent jusqu’à 300 $, et les chopes à bière les moins chères à 30 $. Presque tout est fait à la main.

Jean Thibault et les membres de sa guilde ont dépensé 50 000 $ pour construire leur monastère dans le haut de la vallée, et ce, même s’ils ne sont pas propriétaires du terrain. « Il y en a qui nous disent qu’on est un peu fous d’investir sur un terrain qui ne nous appartient pas. Mais pour ceux qui ont un chalet de pêche dans une ZEC [zone d’exploitation contrôlée], c’est la même chose. »

M. Thibault et ses quatre enfants passent presque toutes les fins de semaine de l’été sur place à préparer la semaine de la Grande Bataille de Bicolline, qui débutait cette année le 10 août.

Dans le fond de la vallée, la guilde des Conquistadors reçoit les visiteurs le matin avec un verre de rhum maison à la main. Le groupe vit dans le bateau qui avait servi au tournage du film Mathusalem, mettant en vedette Marc Labrèche. Ils l’ont racheté pour une bouchée de pain, l’ont déménagé sur le site et retapé, dépensant eux aussi des milliers de dollars.

Cette année, pas moins de 27 nouveaux bâtiments se sont construits un peu partout. Ceux qui n’en ont pas vivent dans des tentes de style médiéval et se construisent des abris de toutes sortes dans les bois. Au détour des sentiers, on découvre de petits palaces recouverts de tapis exotiques et de meubles en bois, des sites de faux dolmens en styromousse.

Bicolline a été fondée il y a un peu plus de 20 ans par Olivier Renard, un jeune immigré belge qui recrutait des gens pour pratiquer les jeux de rôle avec lui. Le site est géré par une coopérative de solidarité. « On a vécu la naissance d’un village. La première année, on était 16, la suivante 32. Au début, on était tous des jeunes adultes qui ont ensuite eu des enfants et les ont amenés avec eux. On est rendus à plus de 400 enfants sur le site. »

Dès lors, la plupart des gens sont d’anciens amateurs de médiéval dans la trentaine qui poursuivent la tradition avec famille et amis, explique Mathieu Fecteau, un producteur de jeux vidéo. Ce Montréalais vient à Bicolline depuis 1997. Mais une fois là-bas, il s’appelle Ramirez et dirige le coin des gitans où on joue de la musique tzigane par-delà les caravanes de bois.

Denys Arcand et L’âge des ténèbres

Entre la réalité virtuelle du jeu vidéo et celle de Bicolline, laquelle préfère-t-il ? « Ici, c’est sûr ! Parce que c’est social. Voir du monde, chanter, mettre nos armures, descendre sur le champ de bataille… »

Quand on leur demande s’il s’agit d’une fuite un peu malsaine, les chevaliers se rebiffent un peu. « On a mauvaise presse jusqu’à ce que les gens viennent », répond Philippe Desmarais, un éducateur en service de garde qui travaille l’été pour Bicolline.

Dans son film L’âge des ténèbres, Denys Arcand dressait un portrait plutôt moqueur des reconstitutions médiévales dans lesquelles il voyait un symptôme de la décadence de notre époque. Le cinéaste était d’ailleurs venu passer quelques jours à Bicolline en costume avant de tourner son film à un autre endroit.

Pour Dorian, un autre membre de la guilde de chasseurs d’esprits malins, Arcand n’a rien compris. « Il n’a pas été capable de saisir que ce n’était pas seulement une échappatoire de losers, dit cet enseignant du secondaire. On est des gens avec des vies, on réussit. On cherche juste à s’éclater. »

L’ambiance sur le site s’apparente à celle d’un camp de vacances qui ne serait pas réservé aux enfants. « On n’est pas dans un jeu où il y a des figurants. Il n’y a pas d’extras ici, que des joueurs », poursuit Dorian.

À l’autre bout du village, Marie-Ève Murray tenait le même discours un peu avant la bataille. « On est vraiment des enfants ici. » Cette année, les membres de sa guilde s’étaient déguisés en « indigènes » avec le visage barbouillé de noir et de longues feuilles de palmier sur la tête. Leur but : se défouler. « On s’en va s’amuser, on a aucun contrôle sur nos hommes. »

Cette résidante de Mirabel vient à Bicolline depuis 1997. Ce qui la branche dans l’événement ? « Délaisser la job. » « Ici, on est tous une guilde d’éducateurs, de profs. On gère beaucoup d’enfants, de crises et puis ici on fait le vide. Quand on va rembarquer dans nos voitures, qu’on va allumer la radio et se rendre compte de ce qui s’est passé dans le monde, on va se dire : “ Ahhhh. Je repartirais une semaine. ” »

«C’est vraiment exceptionnel de pouvoir se permettre ce genre de hobby, résume Olivier Renard. De pouvoir développer différentes facettes de sa personnalité. Il y a quasiment un effet thérapeutique à cette affaire-là. C’est un hobby que les gens font pleinement. »
4 commentaires
  • Luc Le Blanc - Abonné 30 août 2014 09 h 35

    Et le décorum

    Vous avez fait les photos avec un appareil en bois? :)

  • Francis Vidal - Abonné 30 août 2014 09 h 51

    Réalisme

    Je trouve que ce genre de reconstitution manque de réalisme, les organisateur et autre trippeux du moyen-âge devraient y allez jusqu'au bout en y intégrant les dents pourrites et la sainte trinité des maladie de cette époque: la peste, la lèpre et le choléra. On peut sans se gener y ajouter un bris de scorbut, d’ergotisme, de tuberculose et de variole.

    Il faut ensuite bien sur blamer le tout sur les infidèles, les impies ou la colère divine. Ça leurs fera changement de tout blamer sur le fédéral ou les syndicats, au choix.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 31 août 2014 00 h 22

      On parle ici de Donjon Dragon Grandeur Nature.

      C'est un univers fantastique d'inspiration médiévale, pas une reconstitution médiévale.

      Mais j'imagine que vous plaisantiez.

  • Liette Vidal - Inscrit 2 septembre 2014 15 h 30

    un besoin d'échapper à la vitesse

    Je ne comprends pas trop les commentaires moqueurs que peut susciter ce genre d'activité. à mon avis ce n'est pas plus farfelu que de pratiquer le sport-extrême, ou de passer son été dans des hotels de luxes loin de la réalité quotidienne des pays visités.
    Les Grandeurs-Nature médiéval-fantastique (il faut insister ici sur le "fantastique") existent depuis longtemps et ne se démodent pas, bien au contraire. Bicolline n'est que le plus gros et plus connu, mais il y en a d'autres. Le désir de se retrouver dans cet univers pseudo-médiéval idéalisé répond à un besoin grandissant d'échapper au dictat de la vitesse et de la technologie qui envahissent notre quotidien le reste du temps. On a aussi besoin d'échapper à la complexité du monde dans l'économie globalisé, dans laquelle l'individu a de moins en moins de contrôle, de pouvoir, sur les paramètres à l'intérieur desquels il peut décider de sa propre vie. Cette tendance sociale ne se dément pas.
    Par ailleurs l'incompréhension de certains m'étonne: les amateurs de Grandeurs-nature savent pertinemment qu'il ne s'agit pas de reconstituer un moyen-âge historique, "réaliste"; ils aspirent bien davantage à vivre dans un monde inspiré de Tolkien, ou de la série à succès le Trône de fer. Aussi, le partage des tâches hommes-femmes et autres préoccupations modernes, ne cadrent pas avec l'aspiration à une vie qui est régie par d'autres lois que la productivité et la croissance à tout prix. Mais personne ne prétend que le "vrai" moyen-âge était un monde idéal ! Par certains aspects il pouvait être pire que notre monde moderne, et par d'autres il pouvait être meilleur. Sur ce débat il vaut mieux consulter les historiens que les amateurs de fantastique.