Anachronies insolites dans la vieille ville

Les passants dessinent ce qui leur plaît, en poussant des goujons d’un côté et de l’autre de la paroi de l’œuvre Pousse une souche, sise rue du Marché-Champlain. L’œuvre d’art public, présentée dans le cadre de Passages insolites, est inspirée des jeux pin press et a été réalisée par le collectif 1x1x1_laboratoire de création.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les passants dessinent ce qui leur plaît, en poussant des goujons d’un côté et de l’autre de la paroi de l’œuvre Pousse une souche, sise rue du Marché-Champlain. L’œuvre d’art public, présentée dans le cadre de Passages insolites, est inspirée des jeux pin press et a été réalisée par le collectif 1x1x1_laboratoire de création.

Le Vieux-Québec a pris des couleurs très actuelles cet été. La faute à des « passages insolites », qui invitent à une expérience différente du quartier, autant pour les mains que pour les yeux.

Au détour d’une rue, à la verticale ou sur la façade d’un banal stationnement étagé, des oeuvres colorées et monumentales ont poussé dans le Vieux-Québec. Il n’y en a que six, à découvrir sur un parcours d’un kilomètre, mais elles ont la particularité de donner aux quartiers historiques Place-Royale–Vieux-Port et Petit Champlain une identité inhabituelle. L’exposition Passages insolites, en place jusqu’en octobre, pousse les touristes qui arpentent ce coin de la ville dans un drôle de passé.

 

« Le mot “ insolite”  m’a accroché, confie Vincent Roy, directeur artistique de cette exposition de sculptures publiques. L’insolite, c’est la rencontre. J’aime que les gens soient en contact avec une oeuvre quand ils ne s’y attendent pas, dans un quartier à charge historique. Une oeuvre qui pose des questions sur l’espace, sur nos habitudes de consommation, sur l’art. »

 

Dans un enclos de la rue du Petit-Champlain trône une immense boîte de conserve de soupe Campbell. Elle n’est pas d’Andy Warhol, mais de Cooke-Sasseville, collectif de Québec habitué à un art public au ton pop et de taille extra. Et aux propos incisifs : quoi faire avec de l’art ? demande le duo lui-même. La boîte de conserve n’est pas seule, elle est entourée de trois pigeons surdimensionnés, dubitatifs devant cet objet de grand mystère.

 

Dans ce parcours d’art actuel sur fond de vieilles pierres, les colonnes suspendues par José Luis Torres, sculpteur de Montmagny, ont de quoi froisser les puristes. Posées à trois endroits de la rue Sault-au-Matelot, elles se composent de ces objets en plastique aux couleurs vives propres à la vie estivale : chaises, parasols, jouets… L’artère piétonne, animée déjà de ses boutiques et restos, semble du coup envahie par l’exubérance des Dollorama.

 

Anachronique, l’expo Passages insolites l’est à chacune de ses stations. Vincent Roy n’en est pas peu fier. La tenue imminente des Fêtes de la Nouvelle-France lui plaît. « On ne sera pas plus anachroniques. J’ai hâte de voir », dit le directeur d’Exmuro, organisme phare en art public à Québec.

 

Guillaume Morest, membre de 1x1x1_laboratoire de création, un des trois collectifs d’architectes invités par Vincent Roy, croit aussi dans le potentiel de l’insolite. « Dans l’insolite, il y a le côté découverte. Nous, quand on pense la ville, on cherche à créer des moments intéressants, sans que ce soient des moments attendus », dit le résidant de Limoilou.

 

Pour Passages insolites, 1x1x1 a conçu une installation interactive, inspirée du jeu pin press. Sur plusieurs panneaux, les gens dessinent ce qui leur plaît, en poussant des goujons d’un côté et de l’autre de la paroi. L’oeuvre Pousse une souche est à découvrir rue du Marché-Champlain, près du traversier vers Lévis.

 

« On cherchait la proximité avec le fleuve, qui est le parcours le plus ancien, si on veut, de la découverte, de l’échange », explique Guillaume Morest. L’idée d’interaction et d’ouverture sur le monde est venue de là. « On crée un mur interactif, low-tech, avec des goujons de bois. On offre aux gens une page blanche, [la possibilité] de marquer leur passage », poursuit l’architecte, ravi de constater que de nouveaux passants modifieront sans cesse l’ensemble. Les foules, comme les vagues, ne sont jamais les mêmes.

 

La manière d’occuper l’espace de 1x1x1 est très architecturale. Travailler dans un cadre d’art public permet à ce laboratoire de six personnes de tester des idées pour ses futurs bâtiments. L’idée de créer quelque chose de fonctionnel, destiné à être occupé ou utilisé, est palpable dans cette installation éphémère.

 

C’est pour leur vision de l’espace que Vincent Roy apprécie les architectes, et qu’il en a sélectionné autant — la moitié des installations exposées portent leurs signatures.

 

« Ce que je trouve intéressant avec l’approche architecturale, dit-il, c’est cette considération des autres, de faire vivre une expérience, pas seulement sensorielle ou visuelle. Mettre du mobilier urbain, penser à ajouter du mobilier pour s’asseoir, c’est typiquement de l’architecture. »

 

S’asseoir, et contempler le fleuve, ainsi que les deux blocs superposés d’une sculpture jadis honnie — Dialogue avec l’histoire (1987), du Français Jean-Pierre Raynaud. Voilà ce que permettent les dix architectes de Plux 5 et du collectif de la Fourchette, avec une installation très balnéaire intitulée Piscine hors terre. Entre la place Royale et la place de Paris, elle s’offre comme un gîte inusité à cette ruelle de pierres.

 

Des finissants de l’école d’architecture de l’Université Laval ne proposent, eux, ni chaises ni vue panoramique. Par contre, leurs spaghettis en mousse — ou frites de piscine — transforment un étroit passage en un corridor d’expériences extrêmes, à la fois ludiques et angoissantes. Ici, rue Saint-Paul, l’interactivité passe par un contact brutal avec les matériaux, bien loin de ce à quoi les visiteurs d’expos ou les touristes d’un vieux quartier sont habitués.

 

La dernière oeuvre, Mèches noires (grand vent), de Laurent Gagnon, autre artiste de Québec, est sans doute la moins anachronique, si naturelle dans son arrimage à une façade de la rue Saint-Paul. Elle est pourtant tout aussi insolite et révèle les mauvais tournants du Vieux-Québec. Elle se compose d’une série de branches à l’état de santé douteux, qui s’extraient des entrailles d’un stationnement plutôt inusité pour une rue autrement charmante. Le passant qui pensera à lever les yeux les gardera, pas de doute, grands ouverts.

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Jusqu’au 18 octobre, www.lespassagesinsolites.ca

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