L’industrie hôtelière en mutation

Bien que difficiles à chiffrer, les pertes encourues dans l’industrie hôtelière à cause de la concurrence de sites comme Airbnb, que certains jugent déloyale, sont palpables.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Bien que difficiles à chiffrer, les pertes encourues dans l’industrie hôtelière à cause de la concurrence de sites comme Airbnb, que certains jugent déloyale, sont palpables.

Ce qui avait d’abord les allures d’une inoffensive plateforme de partage est aujourd’hui devenu une entreprise qui fait frémir l’industrie hôtelière aux quatre coins de la planète, y compris au Québec. « Concurrence déloyale » ou pas, des sites comme Airbnb obligent gîtes et hôtels de toutes tailles à revoir leur offre de services en espérant reconquérir la clientèle qui lui glisse entre les doigts.

 

« On reconnaît que c’est un phénomène qui est devenu incontournable et possiblement irréversible », affirme sans hésiter la présidente-directrice générale de l’Association des hôtels du Grand Montréal (AHGM), Ève Paré. Au départ, raconte-t-elle, l’offre en ligne de chambres ou d’appartements à louer pour une bouchée de pain n’inquiétait pas la plupart des hôtels accueillant une clientèle plus fortunée.

 

Mais ce n’est plus vrai aujourd’hui. « Avec le temps, on voit la qualité de l’offre d’hébergement qui est disponible et on constate que ça vient concurrencer directement toutes les catégories d’hébergement, de l’hôtel à bas prix jusqu’au très haut de gamme. » Dans la section montréalaise du site d’Airbnb, une chambre offerte à 30 $ par nuit côtoie par exemple un luxueux penthouse situé dans le Vieux-Montréal pouvant accueillir 18 personnes. 5500 $ la nuitée, voiture de luxe avec chauffeur en option.

 

Les pertes subies par les hôteliers sont difficiles à chiffrer, puisque le volume de transactions effectuées sur une plateforme comme Airbnb n’est pas rendu public. S’agit-il de vases communicants ? « C’est difficile à quantifier, mais on peut penser que oui », répond Mme Paré. « C’est sûr que ça enlève des clients à nos hôteliers, ajoute la présidente-directrice générale de l’Association hôtellerie Québec, Danielle Chayer. Prenez seulement le dernier Grand Prix de Formule 1. Généralement, les hôtels sont pleins à Laval, en Montérégie et parfois même jusqu’à Drummondville. Cette année, vous pouviez trouver des chambres à Laval ou sur la Rive-Sud. Et sur Airbnb, il y avait 5000 annonces. »

 

Les établissements les plus durement touchés sont les bed and breakfast et les petits hôtels situés pour la plupart dans des quartiers résidentiels, qui voient des touristes passer devant leur porte et entrer à la suivante, illustre Mme Chayer.

 

Elle ne croit toutefois pas qu’Airbnb soit la cause de tous les maux de l’industrie, du moins pas directement. « Les taux d’occupation qui stagnent depuis cinq ans sont intimement liés à la crise économique. Les gens ont aussi moins d’argent, donc ils cherchent des solutions. »

 

Suivre la tendance

 

L’industrie hôtelière encaisse-t-elle si durement la concurrence d’Airbnb ? Le consultant Frédéric Gonzalo, spécialisé en tourisme électronique, n’en est pas si sûr. « La culture du tourisme change jusqu’à un certain point, mais ce n’est pas tout le monde qui veut utiliser Airbnb. J’ai déjà payé pour un Airbnb à Gatineau, mais je n’ai aucun problème à payer un hôtel quatre étoiles pour avoir la paix. » Il n’en demeure pas moins, souligne-t-il, que l’industrie doit s’adapter.

 

De manière générale, le tourisme d’affaires se porte plutôt bien, mais la majorité des hôtels ne peuvent pas s’y fier entièrement pour générer des revenus. Le vacancier demeure un client convoité.

 

Voyager en plus grand groupe, cuisiner, être au coeur de la ville et de ses quartiers, entrer en contact avec les gens. Des avantages qu’on attribue à l’économie « collaborative », dont l’industrie hôtelière s’inspire depuis quelques années. Des chaînes hôtelières comme Marriott réservent par exemple un espace pour cuisiner à même la chambre aux clients d’une de ses bannières, note Danielle Chayer. On voit également se construire des hôtels de plus petite taille que par le passé, remarque Ève Paré. Les immeubles plus âgés pouvant compter jusqu’à 1000 chambres sont désormais entourés d’édifices plus modestes avec quelque 200 chambres.

 

Dans certains cas, des gîtes et des petits hôtels profitent carrément d’Airbnb comme outil publicitaire. Ils y affichent des annonces en toute légalité et tentent ainsi de tirer profit comme ils le peuvent de la plateforme de leur compétiteur.

 

L’influence d’Airbnb et de l’économie de partage dépasse toutefois les murs des chambres d’hôtel. Sur le front publicitaire, M. Gonzalo souligne l’efficacité de la campagne « L’effet Québec », lancée l’an dernier pour promouvoir le tourisme dans la Vieille Capitale. « On demandait aux gens de Québec de nommer leurs meilleurs endroits pour manger sur le pouce ou pour sortir en famille. Ce n’était pas l’Office du tourisme qui disait d’aller voir ça. C’était Rosalie qui parlait du spot romantique où elle est allée avec son chum. C’est ça que tu veux avoir. »

 

Trouver sa niche

 

Pour que l’industrie hôtelière reprenne de la vigueur, Danielle Chayer espère que les clients auront bientôt davantage d’argent à dépenser et que le beau temps sera de la partie. Mais elle souhaite également que le gouvernement puisse trouver un terrain d’entente avec Airbnb, notamment au sujet du paiement de la taxe d’hébergement par les utilisateurs, pour mettre fin à la « concurrence déloyale ». Optimiste, Ève Paré concède pour sa part que les hôteliers montréalais ne seront jamais hors d’atteinte, mais croit que le secteur saura s’adapter à la compétition grandissante comme il a déjà commencé à le faire.

 

Savoir s’adapter, c’est aussi le mot d’ordre du consultant Frédéric Gonzalo. « Dans les années 1990, tout le monde disait que les agences de voyages allaient disparaître avec l’arrivée d’Internet. Il y en a encore et il y en aura encore dans dix ans, dit-il. Par contre, celles qui ont survécu sont celles qui ont une valeur ajoutée et qui se sont fait une niche. […] Si tu es un généraliste sans saveur au même titre que l’hôtel sans saveur ou le restaurant qui ne se démarque pas, les gens vont aller ailleurs. »

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L’économie collaborative déclinée en cinq sites Web

Cookening
Le site permet d’organiser « des repas à la maison pour des rencontres improbables». On s’inscrit pour recevoir des étrangers à souper chez soi ou pour être reçu. Suffit de cocher le nom de la ville où on se trouve pour trouver des offres. Lancé l’an dernier, ce site créé par des Français fonctionne notamment au Québec. Dans le même créneau, on peut recourir au site Opentable. Airbnb songe en outre à créer un service de «conciergerie» du même genre. https://www.cookening.com/fr

Uber et Lyft Récemment installé à Montréal, Uber est une solution de rechange au taxi qui permet aux gens de se faire transporter d’un endroit à un autre par un particulier. Comme pour Airbnb, la valeur de cette petite compagnie est estimée à des milliards de dollars et a fait l’objet de poursuites, notamment à Paris. https://www.uber.com
Aux États-Unis, Lyft offre un service similaire.

CouchSurfing CouchSurfing repose sur le même principe qu’Airbnb, sauf qu’on ne
paye pas pour être reçu et que les hôtes sont toujours présents. L’objectif est vraiment de rencontrer des gens et d’échanger. Donc, si votre seul objectif est d’économiser, ce n’est pas pour vous. Très populaire, CouchSurfing compte des membres dans plus de 100 000 villes, jusque dans les endroits les plus reculés. https://www.couchsurfing.org

Warmshowers Ce site est l’équivalent de CouchSurfing, mais pour les cyclistes. Disponible en français, l’outil est aussi offert sur les applications mobiles. Très sympa pour les voyages en famille notamment. http://warmshowers.org

On reconnaît que c’est un phénomène qui est devenu incontournable et possiblement irréversible 

Ève Paré, p.-d.g. de l’Association des hôtels du Grand Montréal

Frédéric Gonzalo, consultant spécialisé en tourisme électronique