Et l'histoire, bordel!

Jeu de barbotte illégal. Article «Morality Squad Canada’s Largest City Proves Vice Can Be Conquered», The Standard, 2 août 1947 (pour les trois photos).
Photo: Bibliothèque et Archives Canada Jeu de barbotte illégal. Article «Morality Squad Canada’s Largest City Proves Vice Can Be Conquered», The Standard, 2 août 1947 (pour les trois photos).
Les contours de cette époque sont souvent flous et brouillés dans la mémoire collective. Le Montréal de l’après-guerre, ville ouverte colorée par les néons criards et rythmée par les cabarets de jazz, nourrit encore une nostalgie de lendemain de veille. Le Centre d’histoire de Montréal en fait un moment palpable raconté par ceux qui l’ont vécu, avec son exposition Scandale ! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960. Les bordels du Red Light, les barbottes embrumées, la corruption des policiers et des politiciens, les infiltrations du crime organisé ne sont jamais très loin…

L’exposition se parcourt comme un roman policier. Après tout, l’Histoire avec un grand H en réunit tous les bons ingrédients. Aussitôt un rideau de perles traversé, nous voilà catapultés dans l’ambiance d’un chaleureux cabaret de l’après-guerre. 

La faune culturelle bigarrée de la ville aux cent clochers, mais aussi aux centaines de boîtes de nuit, s’y révèle. Sur une carte, on découvre à l’aide d’une lampe de po­che les maisons de jeu et les maisons closes illicites.

Une porte mène à la reconstitution d’une ruelle glau­que, d’une chambre de prostituée, puis d’un comptoir de pari téléphoni­que, coulisses inextricables de ce carnaval perpétuel. 

La capitale nord-américaine du vice, centre névralgique des paris illégaux et plaque tournante du trafic d’héroïne, se dévoile comme dans un numéro burlesque où Montréal se déleste de ses paillettes.

Puis, il y a le crime. Le 25 juillet 1946, Harry Davis, parrain de la pègre montréalaise, est assassiné en plein jour dans le centre-ville. L’opinion publique est secouée, scandalisée. 

Entre en scène le justicier incorruptible. Pacifique « Pax » Plante prend la tête de l’escouade de la moralité. Multipliant les véritables descentes, il est renvoyé, avant de décrire en détail les rouages de la pègre et de la corruption dans les pages du Devoir.

La commission d’enquête Caron se charge ensuite de faire la lumière sur la situation. Des chefs de police et certains de leurs subalternes sont blâmés. Jean Drapeau devient maire avec l’intention de nettoyer la ville. 

Le Red Light est rasé pour faire place aux habitations Jeanne-Mance. La télévision éloigne le public des cabarets et des théâtres… Fin d’un chapitre, mais pas du roman, comme l’actualité nous le rappelle quotidiennement.

Au-delà des décors chargeant le récit d’émotion, certains artefacts fascinants ont été déterrés, comme le carnet d’adresses de Harry Ship, patron d’une maison de jeu illégale, dans lequel on retrouve les coordonnés du maire Camillien Houde. Mais tout cet enrobage vient surtout appuyer les témoigna­ges recueillis.

« C’est un peu notre signature, d’aborder l’histoire avec une vision humanis­te. Ce sont les gens qui font l’histoire », souligne le directeur du Centre d’histoire Jean-François Leclerc. Plus de 70 heures de témoignages ont été filmées, dont deux peuvent être visionnées.

Cette exposition est l’aboutissement de deux ans de travail. Si la vie festive des cabarets était déjà bien documentée, celle du monde interlope l’était beaucoup moins. 

La muséologue Catherine Charlebois évoque sa surprise lorsque d’anciens représentants de l’ordre ont répondu à leurs questions : « L’enquête Caron parlait d’une tolérance policière et elle en avait fait la preuve. Mais le fait d’entendre des policiers, qui étaient sur le terrain, parler de la façon dont ça se passait de l’intérieur, de ce que leur patron leur disait, c’était ahurissant. 

« L’un d’eux, par exemple, confie sans retenue à la caméra que son supérieur lui avait dit : “ Si tu veux que ça aille bien dans la police, tu as trois choses à faire : pogne des voleurs, don­ne des tickets et ferme ta gueule. ” »

En se penchant sur l’existence des cabarets, le Centre d’histoire en a aussi profité pour faire des recherches sur un épisode totalement occulté de notre histoire : l’apparition des bars homosexuels et des sections pour lesbiennes à la fin des années 1950. 

« On découvre, même à travers le clinquant du monde du spectacle, qu’il y a des racines du Montréal qui va se développer dans les années suivantes », précise Mme Charlebois.
L’expo se conclut avec un jeu confrontant les Montréalais à leurs démons alors que les révélations s’accumulent à la commission Charbonneau. « On pose la question : une ville parfaitement propre, est-ce possible ? », lance M. Leclerc. 

En attendant la réponse, la métropole passe au musée comme si elle se glissait sur le divan d’un psy et qu’elle relatait ses souvenirs les plus grisants et les moins reluisants. 


Collaborateur
1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 novembre 2013 20 h 16

    Pour nous etudiants universitaires

    a la fin des annees 50,c etait vraiment du gateau,on a connu ca et davantage.Quelle belle epoque pour nous d a peine 20 ans et on ne se doutait meme pas qu on serait au musee un jour.Les fameux trous de Jimmy Orlando.Dans le fond ,quel beau souvenir.Les spectacles gais du theatr de 4sous ,le bar de lesbiennes de la rue St- Alexadre.La striptiseuse sur St-Laurent avec seulement ses boucles d oreilles a qui on criat:"Take it off"ceci un vendredi saint.Les trafiquants de cigarettes,de etc etc les travestis Combien d autres anecdotes , Pourrais-je dire comme Neruda :je confesse que j ai vecu. Enfin que nous avons ete temoin d une periode pour le moins speciale.......J-P.Grise