Les autochtones et la ville

Anne Archambault, chef du Conseil de bande et grand chef des Malécites de Viger, expliquant les revendications territoriales aux médias à Cacouna, en août 2011.
Photo: Suzanne Bourdon/Le raprochement Anne Archambault, chef du Conseil de bande et grand chef des Malécites de Viger, expliquant les revendications territoriales aux médias à Cacouna, en août 2011.

Avec le festival Présence autochtone qui bat son plein jusqu’à lundi à la Place des Arts, l’organisme L’Autre Montréal avait un prétexte pour bricoler une nouvelle escapade autour des Premières Nations. S’il vise d’abord à ramener le visiteur au temps des anciennes missions amérindiennes, le parcours a une autre ambition, plus subtile celle-là : engendrer un tête-à-tête inédit au coeur du centre-ville.

 

Quand Jacques Cartier met le pied sur l’île qui deviendra bien plus tard Montréal, c’est un petit village émaillé de maisons longues et ceinturé de palissades qui lui apparaît : Hochelaga. De sang iroquois, la bourgade s’étend à l’époque au pied du mont Royal, sans doute à l’endroit même où les Sulpiciens établiront, en 1676, la première d’une série de missions destinées à évangéliser les Amérindiens.

 

De l’histoire ancienne, que tout cela ? Il va sans dire. Mais c’est justement à cette histoire et à celle, encore en écriture, de la présence autochtone en milieu urbain aujourd’hui que s’intéresse l’organisme L’Autre Montréal, dont la mission d’éducation citoyenne veut notamment établir - et cela, depuis des années - un « rapprochement » entre autochtones et non-autochtones.

 

« On essaie d’apporter des éclairages complémentaires à ce que les gens voient dans les médias en général, explique la bénévole Suzanne Bourdon, qui a côtoyé de nombreuses nations au Québec. Le point de vue est court, spectaculaire. On veut plutôt amener le public plus loin dans sa réflexion, à comprendre pourquoi la réalité est ainsi. »

 

L’idée de combiner le circuit traditionnel Les autochtones et la ville, refondu l’an dernier, à une visite de la mission de Fort Lorette et à une rencontre culturelle in vivo n’est pas sortie de nulle part. Après quelques activités du même acabit, Suzanne Bourdon a constaté à quel point les plongées historiques sont « nécessaires » et répondent à une « curiosité », à un « besoin » de la communauté, autant montréalaise que québécoise, de mieux connaître la réalité autochtone.

 

« Selon mon vocabulaire à moi, il y a aussi un objectif de paix sociale. Dans les milieux où la cohabitation est quotidienne, il y a encore beaucoup de confrontation, constate Mme Bourdon, faisant référence notamment à l’itinérance. On essaie de travailler à améliorer [cette] paix entre des concitoyens qui partagent un même immense territoire, à la grandeur du Québec. Et ça passe par la connaissance. »

 

En trois temps

 

Ce n’est justement pas l’information qui manquera tout au long du parcours prévu samedi et dimanche. Ordre chronologique oblige, la visite débutera par un rappel historique au Centre d’histoire de Montréal - dont l’exposition permanente revient sur les premiers contacts entre Amérindiens et colons français au XVIe siècle -, avant de prendre les rues du Vieux-Montréal en autobus pour le circuit Les autochtones et la ville, où une animatrice racontera, monuments, sépultures et vestiges à l’appui, l’évolution de la présence autochtone à Montréal.

 

Des questions délicates

 

S’il est certes historique, le circuit de trois heures aborde toutefois des questions plus délicates et actuelles comme le statut de la femme autochtone, la Loi sur les Indiens et l’itinérance - un préjugé qui reste tenace, signale Suzanne Bourdon, car rarement remis dans son contexte. « Des individus fragilisés vont tomber en situation d’itinérance faute de réseau, dit-elle, faute de connaître la réalité du choc culturel en milieu urbain après avoir quitté un clan familial qui vit dans une communauté depuis des générations. »

 

Dernière étape au programme : la visite, menée par un historien du musée Cité Historia, de la mission du Fort Lorette à l’Île-de-la-Visitation - à deux pas de Saut-au-Récollet, une ancienne paroisse où passaient jadis les Amérindiens sur leur chemin vers l’Outaouais. C’est là, au bord de la rivière des Prairies, que la première mission du mont Royal a été déplacée, en 1696, avant de prendre le chemin d’Oka 25 ans plus tard.

 

Une sortie à Kanesatake, la réserve voisine de la municipalité d’Oka, est d’ailleurs dans la mire de L’Autre Montréal pour l’an prochain, l’organisme souhaitant non seulement poursuivre « la logique » de l’histoire des missions amérindiennes mais aussi donner la parole aux autochtones eux-mêmes.

 

Financé entre autres par le ministère de l’Éducation, L’Autre Montréal existe paradoxalement pour pallier les trous noirs et autres silences, souvent critiqués, des livres d’histoire sur la question autochtone. « Ils nous ont été présentés comme des Indiens avec des plumes et un calumet de la paix, comme des personnages de bandes dessinées, pratiquement », illustre Ysabelle Laurin, directrice de L’Autre Montréal, qui déplore le peu de traces de la « vraie histoire derrière les autochtones ».

 

Un devoir de réparation

 

« On a un certain devoir de réparation pour apporter un point de vue, une réalité qui n’a pas été couverte, analyse quant à elle Suzanne Bourdon. Et un certain redressement va se faire, j’en suis convaincue, parce qu’il y a une pression [désormais] exercée par les autochtones eux-mêmes. »

 

C’est d’ailleurs en plein coeur d’une culture et d’enjeux autochtones contemporains que se termine la visite, le festival Présence autochtone étant, selon Suzanne Bourdon, l’occasion d’établir un pont. « Après avoir eu un cadre théorique et historique, les gens ont l’occasion de créer un contact s’ils le veulent bien, s’ils se sentent prêts à le faire, glisse la bénévole. Il y a des dizaines d’autochtones qui participent au festival. Libre à chacun de faire un pas. »