Vaincre l'apartheid avec un ballon rond

Deux fans de l’équipe nationale sud-africaine, Bafana Bafana
Photo: Agence France-Presse (photo) Rajesh Jantilal Deux fans de l’équipe nationale sud-africaine, Bafana Bafana

La Coupe du monde de soccer 2010 prend son envol ce matin dans une Afrique du Sud longtemps déchirée par l'apartheid. La majorité noire, accro à ce sport, a d'ailleurs utilisé le ballon rond pour canaliser ses espoirs d'un avenir meilleur. Une lutte qui a fait un petit détour par Montréal.

Le 16 juillet 1976, la veille de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Montréal, alors que la ville, la province et même le pays tout entier carburent à la fièvre des cinq anneaux, un autre événement historique se déroule dans la métropole.

Dans l'ombre d'une salle de réunion d'un grand hôtel du centre-ville, les bonzes de la Fédération internationale de football association (FIFA), le puissant organisme qui gère le soccer mondial, se réunissent pour leur congrès bisannuel. C'est le seul qui aura lieu à Montréal. Menées par le nouveau président de la FIFA, le Brésilien Joao Havelange, et les pays africains, les 108 délégations présentes décident d'exclure l'Afrique du Sud de la FIFA en raison de l'apartheid qui sévit dans ce pays.

Près d'une décennie avant la réunion de la FIFA au Québec, lors du congrès de Tokyo en 1964, l'Afrique du Sud avait été suspendue temporairement du football international. Mais le coup de grâce est venu à Montréal.

Un mois auparavant, à la mi-juin 1976, l'une des pires émeutes raciales du pays avait secoué le quartier pauvre de Soweto, à Johannesburg. Les affrontements avec la police font plus de 330 morts, dont deux enfants. La manifestation a commencé par une marche des étudiants, qui protestaient contre la décision des autorités (blanches) d'imposer l'afrikaans dans les écoles, la langue de la minorité blanche (10 % de la population). Ironie du sort, aujourd'hui, à quelques kilomètres du lieu de cette émeute trône l'immense Soccer City Stadium de 94 000 places qui accueillera ce matin le premier match de la Coupe du monde.

C'est un premier ministre canadien originaire du Québec, Brian Mulroney, qui fera de la lutte contre l'apartheid son principal combat sur la scène internationale dans les années 1980. Malgré les réticences de la Dame de fer britannique, Margaret Thatcher, Brian Mulroney réussit à engager les autres pays du Commonwealth dans la bagarre politique pour isoler le régime raciste de Pretoria. Ottawa met en place une série de sanctions et de programmes, dont l'un, passé inaperçu, consiste à donner un million de dollars aux familles des détenus politiques, notamment les têtes dirigeantes de l'African National Congress (ANC).

Ces derniers, parmi lesquels on compte Nelson Mandela, sont emprisonnés à Robben Island, surnommé «l'Alcatraz d'Afrique du Sud». La prison, qui abrite 3000 détenus, est située à 15 km au large, dans la baie du Cap. Un îlot aride et froid, balayé par le vent. Les hommes passent leur journée à casser de la pierre dans la cour.

Les Mandela, Mbeki ou Sisulu, enfermés dans l'aile à sécurité maximale, n'ont évidemment pas conscience de la décision de la FIFA en 1976. Grands amateurs de foot (le sport se pratique depuis 1866 en Afrique du Sud), ils sont toutefois bien au courant du conflit qui oppose Blancs et Noirs autour de ce sport.

En 1952, la Football Association of South Africa (FASA), la fédération réservée aux Blancs, refuse de s'ouvrir à la mixité raciale. Les Noirs se rebiffent et mettent en place la South African Soccer Federation (SASF) et demande à la FIFA de reconnaître son existence et de devenir membre. La FASA refuse de fusionner sous prétexte qu'un tel rapprochement s'oppose à la loi et aux coutumes du pays. Pour la quarantaine de pays africains membres de la FIFA, c'en est trop. Le mouvement de boycottage s'enclenche et se poursuivra jusqu'au congrès de Montréal.

Le sport des masses

En Afrique du Sud, le rugby, c'est le sport des riches blancs. Le soccer, c'est celui de la majorité noire et pauvre. Dans les années 1920, les patrons des mines encourageaient les ouvriers noirs à jouer au soccer dans leurs temps libres pour les distraire de l'activité syndicale. Cela n'a pas empêché, au fil du temps, la majorité noire d'utiliser la situation à son avantage. Assister aux parties permettait de contourner l'interdiction de rassemblement. Petit à petit, le soccer est devenu un moteur politique, un endroit où tisser des liens et retrouver la fierté d'être Sud-Africain.

Les organismes politiques noirs, déclarés illégaux, utilisent les clubs de partisans des équipes de soccer des écoles secondaires pour passer leur message et s'organiser. Le jour où l'apartheid allait s'effondrer, ils seraient prêts. En même temps, les exilés politiques de l'ANC qui ont eu la chance de fuir avant de se retrouver à Robben Island, comme Danny Jordan — qui a piloté la candidature de l'Afrique du Sud pour obtenir la Coupe du monde — répètent à leurs partisans d'utiliser le soccer dans un esprit non racial. C'est un grand sport, le sport de tous, répètent-ils.

À Robben Island, les prisonniers politiques obtiennent le droit de former leur ligue interne, la Makana Football Association (MFA), devenue célèbre. Les détenus construisent un terrain, font venir des maillots, forment des arbitres et mettent en place neuf équipes dans trois divisions. À l'époque où les Noirs n'avaient pas le droit de vote, les prisonniers de Robben Island ont pour la première fois connu des élections libres lorsqu'ils élisaient leurs représentants à la MFA. Tony Suze, qui a enduré Robben Island, a affirmé au magazine Le Nouvel Observateur: «Pour moi, comme pour la plupart de mes camarades, le foot, c'était la vie, c'était notre vie.»

Au début des années 1990, le régime de l'apartheid se fissure. Nelson Mandela est libéré en février 1990. La South African Football Association, une fédération non discriminatoire, voit le jour. En 1992, la FIFA remet l'Afrique du Sud sur la carte du football international.

D'abord un sport pour les Noirs, le soccer sud-africain devient rapidement plus rassembleur pour les différentes communautés raciales que le rugby, qui reste, malgré les tentatives, un sport majoritairement suivi par les Blancs. Par exemple, depuis des mois, les organisateurs de la Coupe du monde ont mis en place les «vendredis football», où toute la population est invitée à porter le chandail de l'équipe nationale, les Bafana Bafana. Une réussite totale, au point où les commerces ont été en rupture de stock. «Je pense que la Coupe du monde aura un énorme impact sur la consolidation du sentiment patriotique», a récemment affirmé Danny Jordan.

Aujourd'hui, alors que le premier coup de sifflet retentira pour lancer le match de l'Afrique du Sud contre le Mexique, Blancs et Noirs, pauvres et riches, feront corps avec leur équipe. De quoi donner du sens au propos de Nelson Mandela, en 2002, lors de la visite du roi brésilien du soccer, Pelé: «Pour briser les barrières raciales, le sport est plus puissant que tous les gouvernements.»
5 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 11 juin 2010 07 h 07

    Le boycott de 1976

    En 1976, les athlètes africains, qui étaient déjà rendus à Montréal, ont dû rentrer à la maison parce qu'une trentaine de pays africains ont décidé de boycotter nos jeux. Le motif? La présence de l'Afrique du Sud? Non, on ne les avait pas invités.
    Ce qui horripilait les Africains c'est qu'on avait invité les Kiwis! Kiwis qui avaient osé jouer au ballon avec les Suds-Africains!

  • HawkFest - Inscrit 11 juin 2010 12 h 25

    Clint Eastwood?

    Bon bon bon... La premiere tentative fut le Rugby: on chantait ses louanges comme quoi ce fut "rassembleur" et patati et patata pour reconsrruire une Nation inclusive. On en a meme fait un film (excellent, de Clint Eastwood)! Mais en realite ce fut un echec, il existe toujours une stratification sociale lie a la race. Mais la on pretend faire la meme chose, en se disant que le foot est encore populaire et que donc ce serait plus "rassembleur?!?!.... Je crois qu"il faudrait laiser la place aux vrais politiciens et strateges plutot que d"exacerber les theories de sociologues de poacotille qui croient que le racisme peut se faire eliminer grace au sport! Ce n"est que de la poudre aux yeux cette theorie, qui se fonde sur le fait de donner un susucre aux gens au lieu de regler les vrais problemes! On traite les chiens de la sorte...

  • Mymy - Abonnée 12 juin 2010 11 h 11

    Ça explique tout

    La lecture de cet excellent article explique toute la charge émotive chez les Sud-Africains de cette coupe de Monde. Merci pour cette excellente explication.

  • Malartic - Inscrit 13 juin 2010 15 h 10

    La coupe du monde en Afrique du Sud

    La Chine avait renouée avec le Monde à traver le jeu de ping-pong. Est-ce que l'Afrique du Sud pourra réussir le même coup avec le soccer? Pas sûr. Les vrai amateurs de soccer sont en Europe, Amérique hispanique et Afrique du nord. Le coût d'un voyage vers l'Afrique du Sud est considérablement plus dispendieux soit en argent ou en temps. De plus certaines informations qui filtrent en dehord de l'Afrique du Sud ne sont pas tout à fait rassurantes. C'est pas le Zimbabwe, mais... c'est parent. Un voyage en Afrique du Sud pourrait être un panier de surprises. Je ne suis pas amateur de sport, donc je m'en foueé

  • p`` - Inscrit 14 juin 2010 09 h 15

    ..

    Pfff, pour que cette coupe du monde ait lieu, il me semble qu'ils ont chassés les pauvres des environs pour l'évènement. Construire une nation sans les pauvres, ca me désole.