L'entrevue - Le Canadien, objet d'étude en théologie

Olivier Bauer, professeur à la faculté de théologie et des sciences des religions de l’UdeM
Photo: Pascal Ratthé Olivier Bauer, professeur à la faculté de théologie et des sciences des religions de l’UdeM

Du culte de la sainte Flanelle à celui de «Jesus Price» en passant par les fantômes du Forum, le Canadien de Montréal serait-il une religion? C'est la question à laquelle tentera de répondre Olivier Bauer, théologien de l'Université de Montréal, dans un nouveau cours qui débutera à la session d'hiver. Mesdames et messieurs, accueillons le — saint — Canadien de Montréal.

L'odeur de la coupe s'est à peine dissipée. Au contraire, elle semble embaumer plus que jamais, en cette saison du centenaire des Canadiens de Montréal. Et, sous le regard bienveillant des fantômes du Forum qui, croit-on, ont déménagé au Centre Bell, le Tricolore est déterminé à en mettre plein la vue à sa horde de «fidèles» qui suit déjà ses matchs, avec une ferveur presque religieuse. Pas étonnant qu'Olivier Bauer, professeur à la faculté de théologie et des sciences des religions de l'Université de Montréal, ait vu dans cette effervescence un prétexte pour étudier la correspondance entre le culte voué aux «Habs» et la religion catholique au Québec.

Il le dira lui-même, c'était une idée «un peu folle, comme le sont les idées au départ». Pourtant, le professeur d'origine suisse n'entend pas rire. Un jour, en discutant dans son bureau avec Jean-Marc Barreau, étudiant aux études supérieures en théologie, prêtre et ceinture de judo, il s'est décidé à pousser plus loin l'étude de cette question qui «flottait sur le Québec»: le Canadien est-il une religion? «Si oui, quel type? Religion instituée, religion populaire, religion civile?», s'interroge-t-il. Les bases du cours qu'il dispensera à l'hiver 2008, avec le professeur invité Denis Müller, théologien et spécialiste de l'éthique du soccer, étaient ainsi jetées. «On voulait donner le cours au Centre Bell, mais on se disait que c'était un peu ambitieux», plaisante cet ancien pasteur, qui a souvent intégré le sport dans son travail paroissial.

L'intérêt d'Olivier Bauer n'était pas complètement fortuit. Dans les années 70, l'étudiant qu'il était a joué au soccer et a gardé les buts de l'équipe de hockey suisse de l'Université de Neuchâtel, formation avec laquelle il avait remporté le titre de vice-champion de la ligue universitaire. «J'avais obtenu, pour un certain laps de temps, le droit pour mon club de porter le maillot du Canadien de Montréal bleu-blanc-rouge avec le CH sur le ventre. Pour moi, c'était l'équipe de référence. J'ai grandi avec cette idée de sainte Flanelle, même si je ne savais pas très bien ce que ça voulait dire, raconte le professeur. En arrivant à Montréal, je me suis rendu compte que c'était une expression mais que c'était une réalité aussi.»

Durant ses jeunes années de hockeyeur, quelques échos des exploits des Canadiens, en particulier ceux du «Démon blond», lui parvenaient d'outre-mer. «Le Canadien, c'était la référence. Guy Lafleur, Serge Savard... Mes copains et moi, on les suivait à travers les matchs télévisés des championnats du monde, se souvient-il. Dans une librairie en Suisse, j'avais commandé Devant le filet, le livre de Jacques Plante, que je n'ai finalement jamais reçu. Depuis, je plaisante, je dis toujours que si j'avais pu mettre la main dessus, je serais au Centre Bell et non à la faculté de théologie!»

Des patins dans l'eau bénite

Vrai que, dans le monde sacré du hockey montréalais, les allusions à la religion catholique et à ses symboles sont omniprésentes. Pour le professeur, c'était comme tomber les deux pieds dans l'eau bénite. On avait là un match, presque une messe, où Carey Price, alias «Jesus Price», est tantôt le «sauveur» de l'équipe, tantôt la victime d'un «calvaire» «crucifiée» dans son filet et qui sera, peut-être plus tard, intronisé au «temple» de la renommée. Sans compter l'expression «Ils les ont eus dans l'eau bénite» et les commentaires du «prophète» Ron Fournier. «Il y a toute une mythologie qui se met en place autour du Canadien et de cet aspect religieux», constate M. Bauer, qui, avec Jean-Marc Barreau, a codirigé un ouvrage sur «la religion du Canadien», faits de textes de sociologues et d'autres communicateurs. La devise de l'équipe — «Nos bras meurtris vous tendent le flambeau, à vous de le porter bien haut» — présente elle aussi un petit côté judéo-chrétien.

À travers ses travaux, le sociologue Benoît Melançon avait très bien montré comment des malades avaient prétendu s'être guéris en touchant au maillot ou encore à des sous-vêtements ayant appartenu à Maurice Richard, un pouvoir qui était jusque-là exclusif au frère André. Certains joueurs affichent carrément «leurs couleurs» religieuses, comme Carey Price, qui porte une petite croix derrière son masque de gardien de but. Le thème des reliques fait partie du plan de cours de M. Bauer, tout comme celui des rites religieux. «Il y a des gens qui vont prier à l'Oratoire les soirs de match», mentionne M. Bauer à titre d'exemple. Mike Komisarek a lui aussi son petit rituel: il fait un signe de croix avant de sauter sur la patinoire.

Une conduite de paix et de recueillement, mais qui prend des allures de voeux pieux lorsque le joueur, le pied à peine posé sur la glace, se bagarre avec le premier venu. «On peut se poser des questions: y a-t-il des valeurs dans le sport qui sont les mêmes dans la religion?», s'interroge le théologien amateur de sport. En ce sens, fait-il remarquer, l'équipe adorée, par ses visites à l'hôpital et d'importants dons à des fondations, a remplacé les Églises dans la gestion de la charité.

La troisième et dernière partie — ou période! — du cours abordera justement les questions pastorales. «Si le Canadien est une religion, doit-on la combattre parce que c'est une forme d'idolâtrie ou doit-on plutôt l'utiliser en montrant que certaines valeurs transmises par le Canadien peuvent correspondre aux valeurs chrétiennes?», demande le chercheur, qui s'intéresse également à la relation entre le christianisme et l'alimentation à travers des exposés notamment sur les «spiritualités gourmandes».

Amour, sport et religion

Force est d'admettre que, de tout temps et pas seulement au Québec, le sport et la religion ont toujours eu une relation étroite. À Olympie, les jeux étaient offerts aux dieux et saint Paul utilise des métaphores sportives pour qualifier la vie chrétienne. L'équipe chérie des Montréalais n'est, bien sûr, pas la seule à déchaîner les passions. Beaucoup de chercheurs dans le monde se sont intéressés, entre autres, à la ferveur religieuse pour des clubs de soccer en Amérique latine et en Europe. En Argentine, il existe une Église vouée au culte du joueur de soccer Diego Madarona, où sont célébrés des mariages. Olivier Bauer a lui-même suivi la piste du baseball comme religion civile aux États-Unis. Mais il reconnaît qu'ici la ferveur est particulièrement ardente pour le hockey. Un amour qui s'exprime en diverses chapelles.

«Il y en a qui croient aux Bruins, d'autres, aux Maple Leaf, et certains, plus oecuméniques, qui disent que ce n'est que du hockey, après tout, mentionne le théologien. Plusieurs sont prêts à se battre jusqu'à la mort pour défendre leur équipe ou adorent, le mot est fort mais je fais exprès, une équipe décédée, comme les Nordiques, au point où ils ne mettront jamais les pieds au Centre Bell.

Hérésie, anathème et excommunications: le sport est encore une fois très près de la religion, insiste le chercheur. Même si certains aspects du catholicisme ne se retrouvent pas dans le culte voué au Canadien: hormis les fantômes du Forum, il n'y a pas de référence forte, immédiate ou explicite à une forme de transcendance, admet Olivier Bauer. «Mais je ne vais pas vous donner toutes les réponses sur cette mystérieuse question, il faudra venir au cours», lance-t-il, en disant avoir foi, en ces temps sacrés du hockey, que nombreux seront les «fidèles» à venir assister à ces «messes » universitaires.
13 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 14 octobre 2008 02 h 22

    Je ne sais comment exprimer mon désarroi

    faculté de théologie? Université de Montréal? Ce n'est pas que je suis chrétien ou même croyant mais il y a toujours un boutte ciboire. Un cours universitaire là-dessus? Et un article dans le Devoir en plus?

  • Jacques Morissette - Inscrit 14 octobre 2008 07 h 10

    Le Canadien, du bonheur en bouteille peut-être?

    Le Canadien n'est pas une religion. C'est un succédané à quelque chose, du bonheur en bouteille peut-être. Ce n'est pas vraiment dans le but d'être désagréable, mais on prend son pied là où on veut et surtout là où on peut.

    Pas plus tard qu'hier soir, j'ai pris une dizaine de minutes de plaisir à regarder le Canadien contre Philadelphie, avec trois admirateurs de la sainte flanelle. Compréhensif, je me suis prêté au jeu de la circonstance, histoire de m'amuser honnêtement un peu avec eux.

    JM

  • jacques noel - Inscrit 14 octobre 2008 07 h 14

    Une religion d'aliénés...

    avec un proprio américain, un DG ontarien et un capitaine finlandais. Maurice, paix à ton âme...

  • Gilles Bousquet - Inscrit 14 octobre 2008 07 h 41

    Dieux visibles au hockey

    Au hockey, "scorer" n'est pas péché.

    Et la coupe Stanley à la fin de vos jours ! Amen.

  • Pierre Samuel - Abonné 14 octobre 2008 09 h 02

    Comme un fruit mûr...

    Cette étude tombe vraiment à point, en ce jour, où le cardinal Ouellet prône une "nouvelle évangélisation du Québec" et où le Bloc Québécois s'apprête à recueillir la ferveur de tous les "croyants" lésés par les "méchants fédérats"!