Les Indians de Cleveland retireront le chef Wahoo de leurs uniformes

La célèbre figure du chef Wahoo disparaîtra des uniformes des Indians de Cleveland à compter de la saison 2019. L’équipe fondée en 1900 conservera cependant son nom.
Photo: Patrick Semansky Associated Press La célèbre figure du chef Wahoo disparaîtra des uniformes des Indians de Cleveland à compter de la saison 2019. L’équipe fondée en 1900 conservera cependant son nom.

Les Indians de Cleveland enterrent partiellement leur chef Wahoo. L’uniforme des joueurs de baseball professionnel n’arborera plus le célèbre logo caricaturant un autochtone avec peau rouge, nez aquilin et plume d’aigle à partir de la saison 2019.

Cette image est décriée comme offensante et même raciste depuis des années. La ligue majeure de baseball a annoncé le retrait de la représentation graphique après une « conversation constructive » avec des représentants de diverses organisations de défense des droits des Premières Nations.

Les Indians vont par contre conserver leur nom officiel. Les Indians oui, le chef indien non.

Le Plain Dealer, quotidien de Cleveland qui avait inventé le logo dans les années 1915, a pris position pour son retrait cent ans plus tard en le qualifiant lui aussi de discriminatoire. Le logo utilisé dans les années 1940 était encore plus stéréotypé.

« Il y a des plaintes parce que des gens se sentent blessés et, à un moment donné, il faut en tenir compte », commente Benoît Melançon, professeur de littérature de l’UdeM qui tient le blogue L’oreille tendue sur les mutations de la langue. « Les Premières Nations, les autochtones font des appels répétés pour faire cesser ces pratiques. Il faut les écouter. »

Trois cas de figure

Le cas des Indians s’arrime à plusieurs autres. Le professeur Melançon propose alors une typologie simple mais éclairante des problèmes et des solutions de dénomination en tenant compte de la perspective des principaux intéressés :

Le changement partiel. C’est le choix de l’équipe des Indians qui mise sur une disparition progressive de la référence visuelle blessante tout en conservant le nom qui désigne encore en anglais tous les peuples précolombiens. D’ailleurs, l’équipe utilise un grand C comme logo depuis quelques années et l’emblème du chef Wahoo se faisait discret sur l’uniforme.

Le refus du changement. Les Redskins de Washington, dans la Ligue nationale de football, refusent de délaisser leur appellation on ne peut plus connotée, datée, carrément raciste. « Le terme peau rouge a changé de sens, est devenu encombrant, mais l’équipe trouve que le faire disparaître, ce serait faire disparaître l’histoire de l’équipe, dit le professeur Melançon. « C’est un argument patrimonial, mais c’est un mauvais argument. Comme les mots changent de sens, l’utilisation qu’on en fait devrait changer. Il n’y a pas eu d’équipe de baseball qui s’est appelée les Negros, mais il y a eu la Negro League. Évidemment, personne ne penserait aujourd’hui créer une ligue semblable parce que ce mot est tellement connoté. L’argument des Redskins est donc mauvais. »

La Ligue canadienne de football a aussi son cas de figure avec les Eskimos d'Edmonton. Les Inuits considèrent ce terme comme offensant. De nombreuses voix se sont d'ailleurs élevées cet automne pour réclamer une nouvelle dénomination, ce à quoi s'oppose fermement la direction de l'équipe.

Le statu quo. Les Seminoles de la Florida State University ont reçu l’accord enthousiaste de la nation séminole pour continuer à utiliser leur nom et un logo représentant une pointe de flèche.

Des bébelles

Le fruit gâté de Cleveland devait donc sinon tomber, au moins flétrir. Les protestations autour de l’image honnie ont commencé dans les années 1980. Le nouveau militantisme autour des questions identitaires a peut-être joué en faveur du retrait.

« Ces problématiques reliées au sport ressurgissent périodiquement à la faveur de tensions sociales et politiques », note le professeur Frank Pons de l’Université Laval, spécialiste du marketing et du sport, qui explique avoir vécu cinq ans à San Diego, où les équipes de l’université s’appellent les Aztecs, non sans reproches. « On pose de plus en plus de questions sur l’immigration, mais aussi sur la manière dont ont été traitées les Premières Nations. Ce contexte force les organisations sportives à se poser des questions et à agir. En tout cas, si un logo devient toxique, c’est parce que dans une société, on l’accepte de moins en moins. »

Le professeur Melançon, spécialiste de la culture, ajoute qu’« il y a un lien à faire avec les statues [sudistes] qu’on a décidé de faire disparaître du paysage public états-unien au cours des dernières années ».

Les monuments s’arrachent d’un coup, une fois la décision prise de les retirer de l’espace public. Pour le professeur Pons, le retrait progressif des logos et des appellations dans le monde du sport se justifie par les contraintes symboliques et économiques liées à la marque.

« Il y a une dualité entre la perspective éthique qui demande de ne pas utiliser un logo ou un nom et une perspective commerciale qui ne veut pas abandonner une marque construite pendant des années et sur laquelle repose en partie le succès de l’entreprise », dit le directeur de l’Observatoire international en management du sport.

« Le développement d’une marque prend beaucoup de temps et énormément d’argent. Je crois que la plupart des équipes reconnaissent que certains aspects de leur marque ne sont plus appropriés. Elles doivent par contre agir avec prudence en imposant des changements de transition. »

C’est exactement le cas de Cleveland. La tête clichée du chef Wahoo continuera d’orner différents matériels de marketing de l’équipe, y compris les bébelles vendues à la boutique souvenir du Progressive Field de Cleveland. Le chef Wahoo, sorti par la grande porte du stade, va donc y rentrer par une petite fenêtre.

Il faut finalement rappeler que ce casse-tête ne se poserait pas sans l’étrange habitude nord-américaine de donner des noms bizarres aux équipes sportives. Ici, les Yankees de New York, le Canadien de Montréal, les Cowboys de Dallas ou les Patriots de la Nouvelle-Angleterre ; là-bas, le FC Barcelone, le Manchester United, le Paris Saint-Germain ou le Real Madrid. Mettons que la chance de glisser avec des appellations figées, hiératiques, voire blessantes ou choquantes semble plus grande d’un côté de l’Atlantique Nord.

« On est tous d’accord : les choix de certains des noms d’équipe en Amérique du Nord s’expliquaient à une certaine période, mais ne sont plus adéquats, conclut le professeur Pons. Le souci éthique était sans doute moins pesant à une certaine époque… »

1 commentaire
  • David Cormier - Abonné 30 janvier 2018 08 h 31

    Bizarres?

    "Il faut finalement rappeler que ce casse-tête ne se poserait pas sans l’étrange habitude nord-américaine de donner des noms bizarres aux équipes sportives. Ici, les Yankees de New York, le Canadien de Montréal, les Cowboys de Dallas ou les Patriots de la Nouvelle-Angleterre ; là-bas, le FC Barcelone, le Manchester United, le Paris Saint-Germain ou le Real Madrid."

    Je n'ai pas compris ce commentaire à la fin de l'article. Bizarres, les noms "Canadiens", "Cowboys" ou "Patriots"? Je comprends qu'il est de bon ton de s'intéresser au foot européen chez une certaine intelligentsia québécoise, mais j'ai toujours trouvé que les noms d'équipes de soccer étaient vraiment génériques et sans intérêt (il existe combien de FC machin dans toutes les ligues du monde?).