Tollé contre le slogan olympique de Paris en anglais

Le comité d’organisation de Paris a affiché la semaine dernière son nouveau slogan sur la tour Eiffel.
Photo: François Mori La Presse canadienne Le comité d’organisation de Paris a affiché la semaine dernière son nouveau slogan sur la tour Eiffel.

En affichant sur la tour Eiffel vendredi dernier le nouveau slogan de la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2024, le comité d’organisation ne s’attendait pas à un tel tollé. Le choix d’un slogan en anglais, « Made for Sharing » (Fait pour être partagé), a aussitôt déclenché une petite tempête médiatique. De l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par les organisations de défense de la langue française, la décision a provoqué des dizaines de protestations. Sans compter la tornade qui s’est emparée des réseaux sociaux.

Même le président François Hollande a exprimé son étonnement lundi dernier alors qu’il remettait les insignes de Grand Officier de la Légion d’honneur à l’ancienne ministre des Relations internationales du Québec Louise Beaudoin. Après avoir expliqué le combat de Louise Beaudoin pour la langue française, il a aussitôt abordé la question le sourire en coin.

Il est important que dans le mouvement olympique on reconnaisse que le français est la langue de Pierre de Coubertin

« Vous estimez qu’on ne peut pas défendre la Francophonie si on ne commence pas à parler français là ou, d’ailleurs, le français est une langue reconnue, a-t-il déclaré. C’est vrai également dans le mouvement olympique. […] Il est important que dans le mouvement olympique on reconnaisse que le français est la langue qui est celle de Pierre de Coubertin […] même si c’est vrai qu’il faut se faire accepter par les autres. »

Dans l’entretien qui a suivi, le président qui quittera bientôt l’Élysée a semblé partager l’irritation bien visible de l’écrivain québécois et académicien Dany Laferrière sur le sujet ainsi que l’incompréhension de Louise Beaudoin. « Je ne comprends pas comment on peut prendre une telle décision », a-t-elle déclaré. Le slogan précédent du comité d’organisation était pourtant on ne peut plus français : « Le rêve nous rassemble ».

« Business globish »

Le jour du dévoilement du slogan, cinq associations de défense de la langue française ont unanimement réagi dans un communiqué commun. Les signataires rappellent que le français est l’une des deux langues officielles du mouvement olympique et que la loi française du 4 août 1994 prescrit qu’elle est « obligatoire pour toute publicité écrite, parlée ou audiovisuelle ». Ils appellent l’État français à « faire respecter la langue nationale qui se trouve être aussi la langue de la Francophonie internationale et la langue officielle des Jeux olympiques ».

Selon les auteurs, « l’olympisme n’a que faire d’une pseudo-langue unique mondiale, ce business globish totalitaire qui insulte à la fois la langue de Molière et la biodiversité culturelle indispensable à l’humanité. » Ces organisations devraient intenter un recours devant les tribunaux dans les jours qui viennent.

Surpris d’une telle levée de boucliers, à sept mois du choix du comité olympique qui devra trancher entre Paris, Los Angeles et Budapest, le coprésident de Paris 2024, Tony Estanguet, a expliqué qu’il voulait « donner un caractère universel au projet français ». Le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner, a aussi tenté de justifier ce slogan en affirmant que « le CIO, qu’on le veuille ou non, c’est bien triste peut-être, diront certains, mais c’est une réalité, c’est 80 % d’anglophones ».

Selon le judoka Teddy Riner, ambassadeur de la candidature de Paris, « pour se faire comprendre, il n’y a pas 36 000 langages ». Les organisateurs ont plaidé que le slogan serait traduit par « Venez partager ». Mais cette traduction n’était visible ni sur la tour Eiffel ni sur les affiches. Son inexactitude fait d’ailleurs débat.

La « carpette anglaise » ?

En pleine campagne présidentielle, l’indignation a aussi gagné le monde politique. « Ce n’est pas en singeant les Anglo-Saxons que nous ferons briller la France dans le monde. Cela me choque beaucoup. Le monde attend que la France soit la France », a déclaré le vice-président du Front national, Florian Philippot, sur les ondes de RTL.

Selon lui, « nous n’avons pas plus de chances en parlant anglais à l’international qu’en parlant français ». Il en a profité pour tacler le candidat à la présidence Emmanuel Macron, qui a fait un discours en anglais à Berlin.

Même indignation à l’autre bout du spectre politique chez les communistes du PCRF qui dénoncent « un esprit de vaincus ou de colonisés ». Le petit parti souverainiste Debout la France a aussi déclaré, par l’entremise de l’historien Éric Anceau, que « les étrangers aiment la France parce qu’elle est la France. Pas parce qu’elle capitule devant l’anglais ». Son président, Nicolas Dupont-Aignan, a déploré « la deuxième mort de Pierre de Coubertin ». Certains s’attendent à une intervention prochaine du leader d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon.

Du côté de l’Organisation internationale de la Francophonie, qui désigne à chaque édition un Grand Témoin afin de faire rapport sur l’utilisation du français lors des jeux, il n’y a pas eu de protestation officielle. La secrétaire générale de l’OIF, Michaëlle Jean, a cependant tweeté : « C’est en français que Pierre de Coubertin amena le monde à partager l’idéal olympique. Saluons Paris 2024 pour des JO sous le signe du partage ! »

Étrangement, ce slogan est loin d’être nouveau. Il a déjà été utilisé par Cadbury, Burger King, Vodaphone et le confiseur Quality Street. Selon Le Figaro, la formule n’était plus déposée. Nul doute que le comité organisateur, la ville de Paris et sa mairesse, Anne Hidalgo, seront candidats l’an prochain au prix de la Carpette anglaise ironiquement décerné chaque année à une personnalité ou un organisme français qui s’acharne à promouvoir la domination de l’anglais en France.

L’an dernier, le prix est allé à Anne-Florence Schmitt, directrice de la rédaction de Madame Figaro, « pour l’abus constant d’anglicismes et d’anglais de pacotille, dans cette revue destinée à un large public féminin » et à la très respectée École normale supérieure (ENS), qui « développe des filières d’enseignement uniquement en anglais ».

11 commentaires
  • Carl Grenier - Inscrit 11 février 2017 08 h 13

    Mère-patrie qui déraille

    Cette anglomanie galopante me fait penser qu'un grand nombre de citoyens de cette mère-patrie que les Québécois chérissent tant veulent aller au bal des orphelins...

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 février 2017 09 h 14

    Enfin...

    des Français qui se lèvent pour défendre leur langue...Je commençais à désespérer d'eux. J'ai personnellement envoyé un courriel à cet effet à TV5 monde via TV5 québec (qui s'écrit TV5 canada). Jamais eu de réponse...sauf que, coïncidence... aujourd'hui il y a cet article du Devoir.... Il est désespérément difficile de rejoindre un organisme public ou para public pour commenter leurs décisions (bonnes ou mauvaises) On dirait que tout le monde pense que Facebook est l'apanage de tous...et LE guichet unique pour s'exprimer.

    Autre question à cerner ou à développer: TV5 monde est présent au Québec pour mon plus grand plaisir...J'aimerais savoir combien de Québécois écoutent TV5...et pourquoi TV5 ne se lit pas TV5.qc...et qu'arrive-t-il de la démarche de PierreCurzi
    au sujet du... québec.qc (ne pas me répondre que: le Canada possède l'entièreté de la Culture comme champ de compétence ...)

    Merci à C. Rioux pour cet article...réconfortant!

    • Jean Richard - Abonné 11 février 2017 10 h 22

      Pour que <TV5.qc> soit possible, il faudrait que le gouvernement du Québec fasse la demande pour que <.qc> soit reconnu comme nom de domaine de premier niveau national. Bien que le Québec ne soit pas officiellement un pays, il semble que ce soit possible de le faire.

      Actuellement, il existe le <.qc.ca>, qui est utilisé par le gouvernement du Québec, les villes, les commissions scolaires et certaines entité publiques et semi-publiques. Grâce au <.ca> servant à identifier le site au Canada, il fait on ne peut plus provincial.

      Un suffixe de deux lettres placé à la fin (.ca, .fr, .es...), donc de premier niveau, est habituellement réservé à l'identification nationale. Un suffixe de premier niveau (celui qui apparaît en dernier) de plus de deux lettres peut toutefois être utilisé (tv5.québec), y compris avec accent. C'est le cas du gouvernement de la Catalogne (qui n'est pas encore un pays), <govern.cat>.

      Il y a cependant une chose à ne pas oublier : il y a TV5 Québec Canada et TV5 Monde. La première est à la fois québécoise et canadienne alors que l'autre dépend de plusieurs pays (France, Belgique, Suisse, Canada et... Québec (très minoritaire)). TV5 Monde ne peut donc pas être identifiée au Québec, pas plus que TV5 Québec Canada à cause de son appartenance partagée.

      TV5 Québec Canada est distribuée au Canada par la télévision payante (câble, satellite, fibre optique...) tandis que TV5 Monde n'est accessible que par le web (et plusieurs émissions nous sont bloquées).

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 février 2017 17 h 16

      Merci M. Richard pour toutes ces informations...bien gentil de votre part!

  • Jean Richard - Abonné 11 février 2017 09 h 37

    La France des colonisés

    Colonisés : il n'y a pas d'autres mots pour définir cet espèce d'aplatventrisme de ces Français qui abandonnent leur langue pour adopter béatement celle de Donald Trump, celle du Brexit, celle du rouleau compresseur qui écrase la diversité culturelle sur son passage.

    Mais il y a plus : le français n'appartient pas à la France mais à tous ceux qui ont hérité de cette langue encore capable d'exprimer pleinement et clairement le passé, le présent et l'avenir, quoi qu'on en dise. Et ces non-Français qui sont francophones, ils peuvent à juste titre se sentir à la fois trahis et rabaissés par ceux qui tentent de dire à la face du monde entier que le français doit rester caché, que le français ne doit surtout pas s'afficher à la vue de tout ce monde qui sait pourtant que cette langue existe et qui n'hésitera pas à en apprendre quelques mots.

    La tour Eiffel ainsi décorée n'est plus un monument phare de ce qui fut la métropole française. Elle n'est plus rien d'autre qu'un pylone géant, plus gros mais pas plus beau que ceux d'Hydro-Québec, et bien qu'elle ne soutienne pas de lignes électriques à haute tension, elle n'est rien d'autre qu'une simple tour avec des dizaines d'antennes de télécommunication pour la téléphonie mobile et peut-être pour les insipides radios et télévisions ex-françaises.

  • Michel Handfield - Abonné 11 février 2017 10 h 06

    Nonn, mais,...

    Nonn, mais, après avoir résisté aux romains, ils sont tombés face aux Bretons. Astérix serait en beau Chrix!

  • Fraser Rémi - Abonné 11 février 2017 11 h 01

    Honte du français...

    Nous avons tous nos problèmes de glissements vers l'anglais (et pas seulement pour les francophones) et il peut être difficile de faire la leçon à d'autres. Cependant, le slogan pour mousser la candidature de Paris est tout simplement honteux, de Français qui ont honte de parler français, de Français qui font honte à tous ceux qui s'efforcent de maintenir cette langue vivante et actuelle.