Petite histoire de la balle au mur

La balle au mur est pratiquée passionnément par les élèves des collèges classiques du Canada français, comme le montre cette très rare image croquée au début du XXe siècle.
Photo: Musée de la civilisation La balle au mur est pratiquée passionnément par les élèves des collèges classiques du Canada français, comme le montre cette très rare image croquée au début du XXe siècle.

L’histoire de Montréal, c’est aussi l’histoire des sports qui s’y sont pratiqués. À l’occasion du 375e anniversaire de la métropole, cette grande série explore les enjeux politiques, culturels, sociaux et économiques autour de différents sports marquants dans l’histoire de la ville. Troisième de dix articles.

Bien avant que les champions de tennis ne fassent les manchettes, les étudiants des collèges classiques du Canada français se passionnaient pour son ancêtre, la balle au mur, appelée aussi jeu de pelote ou de paume. Ce jeu donne fort probablement son nom au tennis. Au jeu de paume, à l’origine, on met en effet la balle en jeu en disant : « tenez monsieur ! » Et on prononce volontiers le « z ». L’origine du mot tennis est là.

La balle au mur fut longtemps pratiquée passionnément à Montréal. Le Collège de Montréal, fondé par les Sulpiciens en 1767, va faire place à plusieurs terrains pour la pratiquer. Au cours de la décennie 1870, les religieux dépensent de fortes sommes pour installer de hautes structures de bois afin que les élèves puissent pratiquer ce sport. Ce qui laisse entendre que le jeu est déjà connu et d’emblée populaire.

« Nous, on appelait ça la balle au mur. Les terrains avaient trois murs d’environ vingt pieds, avec un toit. On disait qu’on allait aux préaux », rappelle le comédien Julien Poulin, un ancien du Collège de Montréal, qui pratiqua ce sport tout comme son ami Pierre Falardeau.

« Au collège de Montréal, rappelle la directrice actuelle, Patricia Steben, au moins cinq terrains sont construits en 1878. Ils vont servir jusqu’au début des années 1970. On les appelait “les préaux”. Des anciens du collège m’ont déjà dit qu’on y jouait à main nue », avec une balle rebondissante. Ailleurs, on y jouera parfois avec une petite raquette.

« Je suis entré au Collège de Montréal en 1959 », se rappelle Julien Poulin. « La balle au mur était très populaire. On avait l’obligation de pratiquer un sport. Au début, c’était des Français qui s’occupaient du collège. Ils se faisaient appeler les messieurs de Saint-Sulpice. C’était imposant, ces terrains jeux. C’était significatif. Les Sulpiciens étaient très français. Peut-être que ça avait un lien avec ce sport. » Les toits de ces préaux centenaires menacent aujourd’hui de tomber. On en a fait clôturer les abords afin d’en interdire l’accès.

Trait d’union pour garçons

On joua aussi à la balle au mur chez les Jésuites, au Collège Jean-de-Brébeuf. Au Séminaire de Québec, un peu après 1820, on fait aussi construire des terrains pour le jeu de paume. Ils sont démolis en 1854, puis reconstruits. Les anciens en gardent longtemps le souvenir d’une pratique très active. Si bien que ce jeu devient un trait d’union pour ceux qui ont fréquenté le collège classique.

Le célèbre ethnologue Marius Barbeau raconte qu’au Collège de Lapocatière, où il entre comme élève en 1897, la pratique de la balle au mur est aussi très répandue.

En 1896, au Séminaire de Joliette, on trouve au bout de la jolie allée bordée d’arbres de la cour de récréation un imposant jeu de balle au mur construit en 1896 au coût de 1038 $, ce qui représente 6 % des dépenses de l’année.

Au Séminaire de Saint-Jean, devenu le cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu, « il y avait des jeux de balle au mur, c’était très populaire », souligne en 2008 André Archambault, un ancien de l’institution.

En Saskatchewan, au collège classique Mathieu, on construit encore un nouveau terrain de balle au mur en 1958.

Les jeunes hommes des collèges du Canada français se livrent à ce sport avec passion. C’est le cas de mon père, au temps de ses études au Séminaire Saint-Charles à Sherbrooke, capable de jouer avec ses amis jusqu’à se faire éclater les veines des mains, disait-il.

Si l’Église catholique repousse les sports que valorise le monde anglo-saxon, la crosse et la balle au mur sont en revanche allègrement pratiquées et valorisées. Pourquoi ?

Origines religieuses

La pratique de la balle au mur est très ancienne. Ses origines se perdent dans les origines de la société occidentale. Elle est déjà pratiquée par les Romains. Surtout, elle fera la joie de communautés religieuses d’hommes qui vivent reclus avant d’être adoptée et valorisée par la royauté. Pas étonnant en somme qu’on en trouve dans les lieux de formation de l’élite.

Les racines plongent plus profondément du côté de la religion que de la royauté. Ce sport est d’abord honni par la monarchie. En 1369, Charles V interdit ce jeu et quelques autres pour encourager plutôt la population à pratiquer des activités en lien avec les armes. Mais Charles V se fait tout de même construire pour son plaisir un joli terrain de jeu de paume. « Il interdit à son peuple ce qu’il se permet à lui », résume l’historien Laurent Turcot, auteur de Sports et loisirs, une histoire des origines à nos jours (Gallimard).

En Angleterre, où le jeu devient très populaire, Richard II l’interdit lui aussi, mais réserve le droit à la noblesse de le pratiquer. Ce type d’ordonnance sera renouvelé plusieurs fois. Mais la passion pour ce jeu ne s’embarrasse pas des interdits… Les salles pour sa pratique se multiplient. Au XVIe siècle, au moment des voyages de Jacques Cartier en Amérique, elles se multiplient en Europe. Les grandes villes de France en comptent plusieurs. Les gens aisés s’en font même construire chez eux. Ce jeu devient lié à l’existence même d’une certaine aristocratie.

Le jeu de paume fait l’objet de paris et de dépenses folles à l’époque de la toute-puissance des rois. Des sommes considérables y sont englouties par la noblesse. Les salles de sport destinées à ce jeu sont appelées « tripudium », rappelle l’historien Laurent Turcot. De là vient le mot qui décrira toutes les maisons de jeux : tripot. Un mot très utilisé dans le Montréal des bordels et des jeux interdits.

On pourrait supposer que le souvenir de ce jeu ancien a été charrié en Amérique dans le bagage culturel que transportent avec elles les communautés religieuses forcées de fuir la France révolutionnaire.

L’hypothèse est intéressante, pense Laurent Turcot. Seulement le jeu de paume n’est déjà plus si populaire dans la France de Louis XV. « À la Révolution, il ne reste plus que sept jeux de paume en France. On ne la pratique plus comme avant. »

Il est donc possible que le clergé catholique au Canada réinvestisse dans une pratique ancienne, convaincu de trouver là un sport qui soit plus en accord avec la tradition de la religion à une époque de forte ébullition de l’activité physique dans le monde anglo-saxon.

Mort et résurrection

À compter du milieu des années 1960, la popularité de ce vieux jeu fléchit. « Je me souviens d’avoir vu les terrains servir désormais de stationnement », dit Julien Poulin en parlant du Collège de Montréal.

Le tennis, qui a pris son élan dans le même univers social privilégié, a le vent dans les voiles au sortir de la guerre, notamment grâce aux exploits médiatisés de Robert Bédard, qui accède alors au prestigieux tournoi de Wimbledon.

Il reste peu de traces de la pratique de la balle au mur à Montréal, si ce n’est dans les maigres archives des institutions qui la favorisaient et dans la mémoire des derniers joueurs qui ont fréquenté les collèges classiques.

Pourtant, quelques clubs de balle au mur existent toujours à Montréal. On y joue notamment au complexe Claude-Robillard et dans quelques clubs sportifs privés.

7 commentaires
  • Christian Bloch - Abonné 3 janvier 2017 07 h 52

    Le jeu de paume

    En Belgique, on y jouait aussi "sous le préau" dans les années soixante et soixante-dix. Le jeu se joue aussi sans mur sur un terrain dont une partie est rectangulaire et l'autre en forme de trapèze, chaque équipe jouant à tour de rôle dans l'une ou l'autre. Il y a même un championnant officiel en Belgique, avec une division d'élite. Et ça se joue sur les places des villages.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 janvier 2017 07 h 55

    Il y en avait aussi un

    À l'école publique St-Viateur d'Outremont vers 1950.

  • Jacques Patenaude - Abonné 3 janvier 2017 08 h 47

    Cégep St-Laurent

    Je crois qu'au Cégep St-Laurent des aires de balle au mur (en brique) existent toujours. Celles construites en bois ont été démolit lors de la construction de la bibliothèque, mais celles en brique attenantes au centre sportif sont toujours en place.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 janvier 2017 12 h 36

    Le plus proche parent de ce sport...

    ne serait-il pas le squash ?

  • Sylvain Auclair - Abonné 3 janvier 2017 12 h 59

    Dans les années 70

    Je me souviens avoir joué au ballon au mur, à l'école des Petits Chanteurs du Mont-Royal (seconde moitié du primaire).