Quand des sportifs s’invitent dans le débat public

À partir d’août dernier, le quart-arrière des 49ers de San Francisco, Colin Kaepernick (à l’avant-plan), a refusé à plusieurs reprises de se mettre debout pendant l’hymne national précédant un match, comme contre les Rams de Los Angeles en septembre.
Photo: Thearon W. Henderson Getty Images Agence France-Presse À partir d’août dernier, le quart-arrière des 49ers de San Francisco, Colin Kaepernick (à l’avant-plan), a refusé à plusieurs reprises de se mettre debout pendant l’hymne national précédant un match, comme contre les Rams de Los Angeles en septembre.

Les propos sont peut-être controuvés ; en tout cas, le principal intéressé nie les avoir jamais tenus. En 1990, la course au Sénat des États-Unis en Caroline du Nord mettait aux prises le démocrate Harvey Gantt, un Afro-Américain, et le républicain Jesse Helms, en poste depuis près de deux décennies et opposant notoire aux droits civiques. À ce moment, bien des gens se demandaient pourquoi Michael Jordan, sans doute le plus grand joueur de basketball de tous les temps et un résidant très en vue de cet État, refusait de prendre publiquement position en faveur de Gantt.

Les sources varient au point de se contredire, mais il est entré dans une certaine légende que Jordan, lié de près, et très lucrativement, à l’équipementier Nike, se serait ainsi expliqué à un ami : « Les républicains aussi achètent des chaussures. »

Vraie ou fausse, l’anecdote témoigne quand même d’une réalité bien ancrée : les sportifs de haut niveau sont généralement réticents — généralement, car on a pu par le passé trouver ici et là des interventions — à se prononcer sur le plan politique ou social ou à participer aux débats publics. Deux éléments principaux peuvent expliquer cela : ils savent que, parmi leurs partisans, se trouvent des gens de toutes allégeances, et ils sont souvent associés à des commanditaires qui veulent se tenir loin de la polémique.

Fréquemment critiqué pour sa réserve, Jordan, aujourd’hui propriétaire principal des Hornets de Charlotte, de l’Association nationale de basketball, a surpris un peu tout le monde en juillet dernier lorsqu’il a publié un message sur The Undefeated, un site Web créé en mai par le réseau ESPN et abordant le sport et la culture d’un point de vue afro-américain. Intitulé Je ne peux plus garder le silence, le texte fait allusion aux tensions entre la police et la communauté noire aux États-Unis et à la nécessité de les apaiser. Jordan a du coup annoncé un don personnel de 1 million $US à chacune des deux parties afin de favoriser un dialogue constructif.

Des femmes parlent

Ce même mois, des femmes ont également pris la parole, alors que des joueuses de trois équipes de la WNBA, la ligue féminine professionnelle de basket, ont porté des chandails noirs pendant des entraînements d’avant-match. Sur certains des chandails, on pouvait lire l’inscription #BlackLivesMatter, mais aussi #Dallas5, un hommage aux cinq policiers abattus début juillet par un forcené dans la grande ville du Texas.

Au nom de ses coéquipières, la garde du Liberty de New York Tanisha Wright a alors expliqué : « Nous avons le sentiment que ce pays a un problème avec la brutalité policière à l’endroit des Noirs. Nous voulons simplement utiliser notre voix et notre plateforme pour exprimer cela. Mais comprenons-nous bien : dire “Black lives matter” ne signifie pas que la vie des autres n’a pas d’importance. Les gens s’imaginent que la formule signifie que seule la vie des Noirs compte. Ce que nous disons, c’est que la vie des Noirs compte aussi. Point à la ligne. »

Après avoir averti les joueuses de cesser cette pratique, la WNBA — composée à 70 % de joueuses noires — les a mises à l’amende, ainsi que leurs clubs, un geste qui n’a pas manqué d’en étonner plusieurs étant donné que le circuit est très actif en matière de relations avec la communauté. Et de fait, les sanctions ont été annulées quelques jours plus tard.

La bombe

Mais la bombe médiatique a véritablement explosé le 26 août, quand le quart-arrière des 49ers de San Francisco Colin Kaepernick a refusé de se mettre debout pendant l’hymne national précédant un match préparatoire de la Ligue nationale de football — composée à 69 % de joueurs afro-américains — contre les Packers de Green Bay. Kaepernick, qui est Métis, a dit vouloir ainsi protester contre « l’oppression des Noirs et des gens de couleur » aux États-Unis, notamment de la part des corps policiers. « Il y a des corps dans les rues, et des gens qui commettent des meurtres ne sont pas inquiétés », a-t-il déclaré.

Kaepernick a connu un début de carrière professionnelle étincelant de 2011 à 2013, mais son étoile a passablement pâli par la suite, de telle sorte qu’au début de la présente campagne de la NFL, il n’était plus que le quart réserviste chez les 49ers. Mais l’onde de choc consécutive à son geste a été immense et les réactions, passionnées, ont fusé de partout, au sein du monde du sport et à l’extérieur. (Étrangement, c’était la troisième semaine de suite que Kaepernick agissait ainsi, mais personne, semble-t-il, ne l’avait remarqué.) Certains lui ont signifié leur appui indéfectible. D’autres l’ont qualifié de traître et lui ont sévèrement reproché de manquer de respect à son pays, et accessoirement à la police et à l’armée. Au milieu, d’autres encore ont fait valoir que Kaepernick avait raison sur le fond mais qu’il n’avait pas choisi la bonne manière, le bon moment ni le bon endroit pour faire connaître ses récriminations. Ce qui ne l’a pas empêché de continuer. Et de s’attirer de nouvelles critiques en révélant qu’il n’avait pas voté à l’élection présidentielle, aucun des candidats n’étant à ses yeux en mesure de corriger la situation.

Le cas Trump

Barack Obama a dit que le joueur avait exercé son « droit constitutionnel » de s’exprimer et qu’il avait au moins le mérite d’attirer l’attention sur « des problèmes dont il faut parler ». Les 49ers ont mis l’accent sur la liberté de parler de Kaepernick. Donald Trump, pour sa part, lui a recommandé de quitter le pays.

Lors du premier dimanche d’activités en saison régulière dans la NFL — qui, ironiquement, tombait le 11 septembre —, plus d’une dizaine de joueurs ont imité Kaepernick. Parmi ceux-ci, le receveur de passes des Seahawks de Seattle Doug Baldwin, dont le propre père est policier et qui a invité tous les États à revoir la façon dont ils forment les membres des forces de l’ordre. Et depuis, de nombreux athlètes de différents sports ont aussi manifesté d’une manière ou d’une autre leur mécontentement.

Puis, le 13 novembre, le mouvement a pris une autre tournure quand l’ailier éloigné des Buccaneers de Tampa Bay Mike Evans est resté assis pendant le Star-Spangled Banner. Lui voulait plutôt protester contre l’élection de Trump, survenue quelques jours plus tôt. « Que cela arrive signifie que quelque chose ne va pas, a dit Evans. J’ai déjà dit cela il y a longtemps. Lorsqu’il s’est porté candidat, j’ai pensé que c’était une blague, et la blague continue. Je ne m’intéresse pas tellement à la politique, mais j’ai de la jugeote. Et quand quelque chose ne va pas, je le sais. »

Quarante-huit heures après le scrutin présidentiel, les circonstances avaient par ailleurs fait en sorte qu’Obama reçoive successivement à la Maison-Blanche, le même jour, les Cavaliers de Cleveland, champions de la NBA — composée à 74 % de joueurs afro-américains —, et… Donald Trump. On a donc demandé à la supervedette des Cavaliers LeBron James, qui avait appuyé avec enthousiasme Hillary Clinton, s’il accepterait une invitation de la part du président fraîchement élu. « Je ne sais pas, a-t-il répondu. On verra quand l’occasion se présentera, si elle se présente. » Et paradoxalement, il espère qu’elle se présentera, car cela signifierait un autre championnat…

On en est là. Il reste maintenant à voir si le mouvement continuera de prendre de l’ampleur ou s’il s’essoufflera. Mais pour l’heure, le sport en Amérique n’est de toute évidence plus dans la bulle qu’il a (trop ?) souvent tendance à affectionner.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.