Place aux Jeux 2.0

Plusieurs athlètes, - et c’est sans compter M. Bean - ont partagé leurs premières impressions sur les Jeux de Londres par le biais des réseaux sociaux, hier soir, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture.
Photo: Agence France-Presse (photo) Gabriel Bouys Plusieurs athlètes, - et c’est sans compter M. Bean - ont partagé leurs premières impressions sur les Jeux de Londres par le biais des réseaux sociaux, hier soir, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture.

Pour la première fois de l’histoire, les Jeux olympiques plongent dans la révolution des médias sociaux. Des athlètes qui comptent sur l’abonnement de millions de fidèles sur leur compte Twitter ou Facebook sont invités à exprimer leur état d’esprit… mais pas n’importe comment.

Si les Jeux de Pékin de 2008 avaient été marqués par la censure des réseaux sociaux par le gouvernement chinois, ceux de Londres embrasseront l’ère numérique. L’Olympic Athlete’s Hub, une plateforme Web mise en place par le Comité international olympique (CIO), offre au public l’accès à toutes les interventions des athlètes sur Facebook et Twitter.


Ce n’est pas dire que les réseaux sociaux seront laissés sans contrôle. Dans son rapport IOC Social Media. Blogging and Internet Guidelines, le CIO stipule que les athlètes et les personnes accréditées doivent écrire « à la première personne, dans un format de type journal intime et ne doivent pas jouer le rôle d’un journaliste ». Les entrées ne doivent pas avoir de « visées commerciales et/ou publicitaires » et ne doivent pas créer « d’association non autorisée d’un tiers avec le CIO, les Jeux olympiques et le Mouvement olympique », afin de protéger la prérogative des entreprises ayant dépensé une fortune pour devenir commanditaires officiels. Autrement dit, si un athlète désire s’adresser à ses admirateurs au petit-déjeuner, mieux vaut camoufler la boîte de céréales sous la table avant de commencer l’enregistrement.


Les restrictions s’étendent aussi au grand public : parmi les conditions posées à l’acheteur d’un droit d’accès au site, on note l’interdiction catégorique de diffuser des images, vidéos et sons des épreuves sur les « sites Web des réseaux sociaux et sur Internet plus généralement ». Une mesure que même le vice-président du comité organisateur, sir Keith Mills, doute de pouvoir faire appliquer, comme il l’a indiqué au Guardian : « Nous vivons dans le monde d’Internet… nous ne pouvons pas y changer grand-chose. »

 

Les athlètes canadiens sont avertis


La Twittosphère a déjà fait sa première victime : la triple-sauteuse grecque Voula Papachristou a été bannie de la compétition mercredi après avoir twitté un message au racisme bien senti : « Avec tant d’immigrés africains en Grèce… Au moins les moustiques du Nil occidental mangent de la nourriture maison ! »


Dans une alerte urgente, le Comité olympique canadien (COC) a immédiatement relayé la nouvelle à son équipe, tout en lui enjoignant de respecter les « directives du CIO sur les réseaux sociaux, les blogues et Internet » et à suivre « une formation médiatique » destinée à « tous les athlètes et entraîneurs ».


Dimitri Soudas, le directeur de presse du COC, n’a pas voulu confirmer au Devoir que le Comité allait sanctionner les athlètes canadiens qui contreviendraient à ces règles. « Je préfère ne pas entrer dans ces situations hypothétiques qui n’arriveront pas parce que nous faisons confiance à nos athlètes », a-t-il fait valoir en entrevue téléphonique.

 

Sanctions inapplicables ?


« Ce sera tout un défi de faire respecter ces régulations », selon Pierre Trudel. Le professeur titulaire du Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal voit une contradiction inhérente au virage 2.0 des Jeux 2012: « On voit ça souvent dans les grosses organisations centralisées : on veut se donner une allure favorable et moderne tout en imposant des restrictions incompatibles avec le paradigme du réseau social, qui est la capacité de chaque individu à générer et diffuser facilement l’information. »


Kim Sawchuk, spécialiste des communications mobiles et sans fil à l’Université Condordia, explique cette forme de censure comme une « tentative de réserver le commentaire et l’analyse aux réseaux médiatiques officiels » et comme un « désir de contrôler les athlètes et de limiter le type de discussion publique autorisé ». Par contraste, la professeure souligne l’importance historique de l’engagement social des athlètes olympiques, par exemple lorsque les Afro-Américains Tommie Smith et John Carlos ont levé le poing sur le podium lors des JO de 1968, par solidarité au Black Power.


D’après Pierre Trudel, même si des recours légaux sont parfaitement envisageables en vertu de l’obligation contractuelle qui lie les athlètes et les spectateurs au comité organisateur, celui-ci hésitera à entamer des poursuites par peur d’entacher son image. Ces restrictions se veulent donc une mesure dissuasive plutôt qu’une menace sérieuse.


Malgré une applicabilité incertaine, « c’est un symptôme de notre époque que les organisateurs aient besoin d’une “ politique ” sur les médias sociaux », dit Kim Sawchuk. « Les images et messages médiatiques sont de plus en plus difficiles à contrôler dans notre société pleinement réseautée. »