Le jour où le Canada a fait trembler la France

Le joueur français Yannick Stopyra (à gauche) se bat pour le ballon contre son adversaire canadien Samuel Randy, lors du match de la Coupe du monde de soccer entre la France et le Canada le 1er juin 1986 à Léon, au Mexique.
Archives Agence France-Presse Le joueur français Yannick Stopyra (à gauche) se bat pour le ballon contre son adversaire canadien Samuel Randy, lors du match de la Coupe du monde de soccer entre la France et le Canada le 1er juin 1986 à Léon, au Mexique.

Stade de León, Mexique, 1er juin 1986. Plus la partie avance, plus on se demande — avec excitation, dans le camp canadien, et avec effroi, dans le camp français — si l’une des deux équipes finira par marquer un but avant le coup de sifflet final de l’arbitre.

Ce premier match de la phase de groupes aurait pourtant dû n’être qu’une formalité pour la France. Championne d’Europe en titre et l’une des équipes favorites à cette 13e Coupe du monde de soccer, elle peut compter, entre autres vedettes, sur le grand Michel Platini et le « carré magique » qu’il forme avec Alain Giresse, Jean Tigana et Luis Fernandez, pour ne nommer que ceux-là.

Devant eux se trouve une équipe canadienne qui considère déjà comme un exploit d’être parvenue à se qualifier à la première étape de la phase finale du Mondial de son histoire. Plusieurs de ses joueurs sont toujours sans équipes professionnelles depuis que la Ligue nord-américaine de soccer a fermé ses portes, un an auparavant, alors que la plupart des autres ont dû se rabattre sur une ligue de soccer intérieur.

Or, à moins d’un quart d’heure de la fin de la période de jeu réglementaire de 90 minutes, le score est toujours de 0 à 0. Lente à se mettre en branle et souvent brouillonne, la France se cogne à une défense canadienne forte physiquement, travailleuse, et parfois chanceuse, il faut bien l’admettre. Moins talentueux, avec une attaque qui se résume principalement à envoyer de longues balles vers l’avant qu’on essaie ensuite de récupérer, le Canada n’est toutefois pas complètement inoffensif et offre, à l’occasion, quelques frayeurs aux Français.

Plus le match approche de la fin, plus on a l’impression que ces derniers sont en train de se dire qu’il se peut finalement qu’ils ne parviennent pas à trouver le fond du filet adverse, mais les Canadiens sont aussi à bout de force. À la 79e minute, un long centre au deuxième poteau passe tout juste au-dessus de la tête du jeune gardien canadien de 20 ans, Paul Dolan, avant de trouver le pied du Français Yannick Stopyra qui remet aussitôt le ballon devant le but à son coéquipier Jean-Pierre Papin, qui a bien raté une demi-douzaine d’occasions de compter depuis le début du match, mais qui libère enfin, d’un coup de tête, son équipe d’un terrible poids.

Ce sera la marque finale : 1 à 0.

Même pas eu peur !

Joël Bats gardait les buts de la France ce jour-là. Il assure que lui et ses coéquipiers n’ont jamais douté qu’ils finiraient par avoir le dessus sur leurs adversaires canadiens. « Je ne dirais pas qu’on a peur, a déclaré le mois dernier, sur les ondes de RDS, celui qui a aussi été entraîneur des gardiens de l’Impact de Montréal de 2017 à 2019. On se créait beaucoup d’occasions, qu’on ne concrétisait pas, mais on avait quand même la maîtrise du match. Et les Canadiens eux-mêmes n’étaient pas vraiment dangereux. Il ne fallait pas s’affoler, ne pas paniquer. Et penser jusqu’au bout qu’on pourrait faire la différence. »

Je dirais que cette belle prestation face à la France a un peu nui au Canada parce que les autres se sont assurés ensuite de ne pas le prendre à la légère.

 

Le commentaire fait sourire Francis Millien, qui était aussi sur place, mais dans les tribunes de la presse à titre d’analyste pour Radio-Canada au côté de l’animateur, Jean Pagé. « J’aime beaucoup Joël, a-t-il dit, il y a quelques semaines, en entretien téléphonique au Devoir. Mais je peux vous assurer que, juste à les regarder, on voyait que les joueurs français trouvaient que la fin du match arrivait vite et qu’ils se demandaient s’ils finiraient par réussir à mettre le ballon au fond du filet. Quant aux confrères journalistes français autour de nous, ils sont passés, entre le début et la fin du match, d’une assurance tranquille, presque condescendante, à l’effroi et à la panique. »

La France poursuivra son parcours jusqu’en demi-finale, où elle sera défaite par la République fédérale d’Allemagne et terminera à la troisième place. L’équipe canadienne continuera d’offrir une belle opposition, mais ne passera pas le premier tour, étant battue, coup sur coup, par la Hongrie et l’URSS par des marques identiques de 2-0.

« Je dirais que cette belle prestation face à la France a un peu nui au Canada parce que les autres se sont assurés ensuite de ne pas le prendre à la légère », observe Francis Millien. « C’est tout à l’honneur des Canadiens, mais c’est quand même dommage. Ils auraient mérité de compter au moins un but. »

À la prochaine fois

À l’époque, on pense que le soccer canadien vient de franchir une étape importante et qu’il reviendra, tôt au tard, à la Coupe du monde. Ce deuxième rendez-vous pour une équipe masculine avec la grand-messe du sport se fera attendre 36 ans.

« Moi, c’est parce que j’ai regardé la Coupe du monde à la télévision en 1986 que j’ai eu le goût de jouer au soccer. C’était tellement rare de voir un match à la télévision », se souvient Patrick Leduc, ancien joueur de l’Impact de 2000 à 2010 et aujourd’hui membre de la direction du CF Montréal. Il avait alors 8 ans.

Il aura fallu tout ce temps pour que se mettent en place les équipes professionnelles, les infrastructures sportives et les systèmes de développement des talents au Canada et au Québec, souligne-t-il. « Nous, quand on était jeunes, il était impossible de vivre du soccer parce qu’il n’y avait pas d’équipe professionnelle. Une fois les premières équipes créées, il a fallu attendre que ces équipes disposent de véritables stades de soccer, et pas seulement de terrains de baseball ou de football convertis. Aujourd’hui, on peut compter sur un bon bassin de joueurs de tous les âges qui ont la chance, contrairement à ce que c’était dans le temps, de se mesurer régulièrement aux meilleurs des États-Unis, du Mexique et d’ailleurs. On peut désormais aspirer à aller à la Coupe du monde, et pas seulement pour y être figurant. »

L’équipe canadienne qui s’est qualifiée cette année pour la Coupe du monde au Qatar a fait tourner bien des têtes. Pleine de jeunes talents, dont certains, comme Alphonso Davies, se sont même démarqués sur la grande scène européenne, elle aura toutefois fort à faire. Officiellement classée au 41e rang mondial, elle jouera ses trois premiers matchs de la phase de groupes contre l’une des grandes favorites du tournoi, la Belgique, mercredi (à 14 h HNE), puis contre la vice-championne du dernier Mondial, la Croatie (dimanche 27 novembre à 11 h), pour finir avec le Maroc, 22e meilleure équipe au monde (jeudi 1er décembre à 10 h).

Six des vingt-six joueurs de l’équipe canadienne viendront du CF Montréal, c’est-à-dire les Québécois Ismaël Koné, James Pantemis et Samuel Piette ainsi que les défenseurs Alistair Johnston, Kamal Miller et Joel Waterman. « C’est tellement difficile d’obtenir une place à la Coupe du monde, ce sera excitant d’y voir des joueurs de chez nous, même si le parcours du Canada devait être bref », se réjouit le président et chef de la direction du club montréalais, Gabriel Gervais, lui-même ancien joueur de l’Impact de Montréal et de l’équipe canadienne au début des années 2000.

Un but

Le Canada sera de nouveau qualifié d’office dans quatre ans à titre de pays hôte, avec les États-Unis et le Mexique, de la prochaine Coupe du monde en 2026. « Ce sera une autre grande étape pour le soccer canadien et québécois, explique Gabriel Gervais. On aurait tous voulu qu’au moins quelques matchs soient joués à Montréal, mais ce sera tout même un puissant moteur de rêve les prochaines années pour les joueurs, les supporteurs, tout le monde. »

Mais avant cela, on suivra attentivement à distance la première participation du Canada à la Coupe du monde en presque quatre décennies. « Je pense qu’ils vont bien jouer. C’était triste, en 1986, que le Canada ne parvienne pas à compter un seul but. On espère, cette fois, que la glace sera brisée. »

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