L'équipe nationale de soccer, symbole du modèle d'intégration canadien

Ce n’est pas la première fois que la diversité d’une équipe nationale attire l’attention dans le monde du soccer.
Photo: Vaughn Ridley Getty Images Ce n’est pas la première fois que la diversité d’une équipe nationale attire l’attention dans le monde du soccer.

Le Canada effectuera bientôt son grand retour à la Coupe du monde de soccer après 36 ans d’absence. Il le fera en offrant à la planète l’image d’un pays résolument accueillant et ouvert à la diversité des cultures et des origines.

« Cette équipe canadienne masculine est littéralement la plus belle histoire de toutes les qualifications en vue de cette Coupe du monde », avait écrit l’an dernier le journaliste spécialisé américain Grant Wahl, après avoir vu le défenseur canadien né en Angleterre de parents aux racines nigérianes, Samuel Adekugbe, célébrer un but marqué contre le Mexique en plongeant dans un banc de neige près de la ligne de touche dans un stade à Edmonton transformé en glacière.

Ce texte est publié via notre Perpectives.

Ce qui attire l’attention, ce n’est pas seulement avec quel aplomb cette équipe, autrefois au troisième sous-sol du classement mondial (120e en 2017), a dominé les qualifications dans le groupe des pays de la CONCACAF (Amérique du Nord, Amérique centrale et Caraïbes) avec une fiche de 8 victoires, 2 défaites et 4 matchs nuls. C’est aussi la grande diversité de couleurs et d’origines de ses membres, qui parlent d’eux-mêmes comme d’une « fraternité ».

On pense évidemment à la jeune sensation Alphonso Davies, 22 ans, né dans un camp de réfugiés au Ghana de parents qui avaient fui la guerre civile au Liberia et qui ont finalement trouvé une terre d’accueil en Alberta lorsqu’il était encore tout petit. Mais il n’est pas le seul.

Un peu comme Samuel Adekugbe, Ike Ugbo est né en Angleterre de parents d’origine nigériane. L’attaquant Jonathan David a vu le jour aux États-Unis et est passé par Haïti avant d’arriver au Canada à six ans. Les parents du capitaine Atiba Hutchinson sont de Trinité-et-Tobago, ceux de Stephen Eustáquio du Portugal, ceux de Richie Laryea du Ghana, ceux de Jonathan Osorio de la Colombie et ceux de Junior Hoilett et de Mark-Anthony Kaye de la Jamaïque.

Et ce n’est que des exemples des athlètes qui pourraient faire partie de la liste de 26 joueurs que l’entraîneur d’origine britannique, John Herdman, devrait dévoiler ce week-end en vue du tournoi qui doit se tenir à partir du 20 novembre et qui mettra aux prises 32 équipes. Le Canada (41e mondial) n’y aura pas la tâche facile, ses trois premiers matchs de la phase de groupes l’opposant à la Belgique (2e) et à la Croatie (12e) — respectivement demi-finaliste et finaliste du précédent Mondial —, ainsi qu’au Maroc (22e).

Modèle d’intégration

Cette remarquable diversité est le fruit d’un pays aux « politiques d’immigration généreuses », expliquait au début de l’année le Los Angeles Times à ses lecteurs. « Le Canada est un pays multiculturel. Il nous a donné la paix, de meilleures écoles, une meilleure vie. [Nos efforts sur le terrain] sont seulement une façon pour nous de lui donner en retour », avait expliqué un peu plus tard, au média d’information Eurosport, le coloré gardien de but Milan Borjan, qui a quitté, avec sa famille, la Croatie pour Winnipeg lorsqu’il avait 13 ans.

Le visage de cette équipe canadienne n’est pas tellement différent de celui du CF Montréal, observe son président et chef de la direction, Gabriel Gervais, en entrevue au Devoir. Mais parmi les huit joueurs de l’équipe qui ont été invités au dernier camp d’entraînement du Canada avant le début de la Coupe du monde, on retrouve aussi les noms de Samuel Piette, Mathieu Choinière, Zachary Brault-Guillard et James Pantemis, respectivement de Le Gardeur, Saint-Jean-sur-Richelieu, Montréal et Kirkland, fait-il valoir, avant d’ajouter à la liste Ismaël Koné, qui est né en Côte d’Ivoire, mais a grandi à Montréal.

« Notre équipe compte peut-être moins de Québécois qu’à l’époque où je jouais à l’Impact, mais ça pourrait revenir », dit l’ancien défenseur de l’équipe montréalaise et de l’équipe du Canada au début des années 2000. « Je crois qu’elle est à l’image de ce qu’on voit chez les plus jeunes dans [notre système de développement de talents] et de la grande diversité culturelle qu’on retrouve aujourd’hui à Montréal et au Québec. Ça me semble un bel exemple de l’ouverture et de la capacité d’accueil de notre pays. Nos partisans nous disent d’ailleurs qu’ils se reconnaissent dans le club. »

Un sport en progression

 

Le Canada profite peut-être également de l’amélioration du calibre de ses équipes professionnelles et de son équipe nationale, ajoute Patrick Leduc, lui aussi un ancien joueur de l’Impact (de 2000 à 2010) et aujourd’hui membre de la direction du CF Montréal. « Il y a des joueurs à la double nationalité qui auraient cherché, il y a quelques années, à jouer pour leur autre pays, mais qui choisissent maintenant le Canada. »

Chose certaine, on ne manque pas de relève, dit Soccer Québec. Depuis longtemps le sport le plus pratiqué dans la province, le foot y a déjà retrouvé les 165 000 joueurs jeunes et vieux qu’il avait avant la pandémie, dont 37 % de filles. C’est un peu moins que les 180 000 joueurs des belles années, admet la fédération, mais le déclin s’est arrêté depuis quelque temps déjà. Le total s’élève à 200 000 membres lorsqu’on ajoute les entraîneurs et les officiels.

En guise de comparaison, Hockey Québec recensait, avant la pandémie, un peu plus de 90 000 joueurs, dont 7 % de filles, ainsi qu’un total de 120 000 membres inscrits.

« Le soccer se joue vraiment partout au Québec, de Rimouski à Gatineau, en passant par Montréal et Chibougamau », dit Mathieu Chamberland, directeur général de Soccer Québec. Lui aussi se réjouit de la grande diversité de l’équipe du Canada à la Coupe du monde. « C’est l’une des plus grandes qualités de notre sport : il n’est pas seulement le plus pratiqué chez nous, il est le plus pratiqué dans le monde et rassemble les gens de tous les horizons. »

Quand devient-on Canadien ?

Ce n’est pas la première fois que la diversité d’une équipe nationale attire l’attention dans le monde du soccer. Cela avait même valu aux champions français de la Coupe du monde en 1998 d’être rebaptisés « l’équipe black-blanc-beur », plutôt que « bleu-blanc-rouge ». D’abord positive et signe de fierté, l’appellation avait graduellement fini par sonner comme un reproche dans certaines tranches de la population moins sympathique à cette image de leur pays, particulièrement à partir du moment où l’équipe a commencé à connaître moins de succès.

« Cette équipe du Canada au Qatar offre tout à coup l’occasion sportive, médiatique et politique de présenter un nouveau récit de l’identité nationale canadienne, observe Bachir Sirois-Moumni, sociologue du sport et postdoctorant à l’Université d’Ottawa. Il ne s’agit pas seulement de raconter le Canada aux Canadiens, mais aussi le Canada au reste du monde en le présentant comme une terre d’accueil pour les personnes issues de l’immigration. Cela tombe bien parce que cela coïncide avec des politiques et un discours qu’on veut mettre en avant. »

Ce qui frappe l’expert, c’est que ce récit ne s’arrête qu’aux succès sportifs des joueurs sans porter attention aux embûches qu’ils ont sans doute aussi rencontrées, eux et leurs proches, au Canada. « C’est drôle, mais il n’y est jamais question de difficultés d’accès à l’emploi, à l’éducation ou au logement ni de problèmes de reconnaissance des diplômes ou de racisme systémique. Même lorsqu’on évoque, par exemple, comment leurs parents ont eu à travailler dur et à se battre pour se faire une place au Canada, on ne le relève pas comme la preuve que tout ne doit pas si bien marcher pour les immigrants chez nous. »

Et puis, n’est-il pas contradictoire de célébrer la capacité d’intégration du Canada en dressant la liste non seulement des joueurs récemment arrivés au pays, mais aussi de ceux qui y vivent depuis qu’ils sont tous petits et même de ceux dont ce sont les parents ou les grands-parents qui sont venus de l’étranger ? « En fait, on n’arrête pas de les ramener perpétuellement à leurs origines immigrantes, déplore Bachir Sirois-Moumni. De parler “d’eux” par rapport à “nous”. À quel moment devient-on simplement un Canadien ? »



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