Une menace pour l’avenir du sport à la télévision canadienne

L’entente entre Apple et la Major League Soccer, qui mènera à la diffusion dans l’application Apple TV des matchs de la ligue nord-américaine, confirme l’appétit des géants technos pour ces deux filons parmi les plus lucratifs pour les médias traditionnels.
Photo: Peter McCabe La Presse canadienne L’entente entre Apple et la Major League Soccer, qui mènera à la diffusion dans l’application Apple TV des matchs de la ligue nord-américaine, confirme l’appétit des géants technos pour ces deux filons parmi les plus lucratifs pour les médias traditionnels.

Les événements en direct et le sport professionnel devaient être la chasse gardée des télédiffuseurs — ce n’est plus le cas. L’entente entre Apple et la Major League Soccer (MLS) annoncée hier, qui mènera à la diffusion dans l’application Apple TV des matchs de la ligue nord-américaine, confirme l’appétit des géants technos pour ces deux filons parmi les plus lucratifs pour les médias traditionnels.

L’entente est une affaire de gros sous : le géant informatique versera annuellement à partir de 2023, et pour une durée de dix ans, 250 millions de dollars américains (environ 323 millions de dollars canadiens) à la MLS pour diffuser en exclusivité tous ses matchs réguliers, ses séries éliminatoires ainsi que la plupart des matchs disputés par ses équipes dans certaines autres compétitions. À ce montant s’ajoutera une partie des frais d’abonnement que paieront les clients d’Apple pour accéder au contenu de la MLS sur ses plateformes.

Il s’agit également d’une affaire de grosses données. Les plateformes numériques comme celle d’Apple, mais aussi de Netflix, d’Amazon et les autres, sont gourmandes de ces informations sur les habitudes de consommation et le comportement des internautes. Elles savent qui regarde leur contenu vidéo et quand il est le plus regardé. Apple, qui a connu un succès inattendu du côté de son service Apple TV+ avec la série Ted Lasso, qui se déroule dans l’univers du soccer anglais, a probablement une bonne idée du moment dans la semaine où le soccer de la MLS sera le plus susceptible d’attirer des spectateurs.

Coïncidence ? La MLS songe, à partir de la saison prochaine, à harmoniser l’horaire de ses équipes pour qu’elles disputent le plus souvent leurs matchs le samedi soir, idéalement à partir de 19 h, heure locale. Un détail peut-être anodin vu des États-Unis, mais un casse-tête pour un diffuseur québécois comme TVA Sports, qui présente à ce moment un match des Canadiens de Montréal, match générant probablement des revenus plus importants.

Un bon moment pour le CF Montréal

 

La transition risque d’être rude pour TVA. Le diffuseur montréalais s’est contenté de déclarer, à la suite de l’annonce de cette entente entre la MLS et Apple, qu’elle « va nuire à l’engouement et à la visibilité du soccer au Québec ».

La transition ne se fera pas pour autant d’un coup sec, car il y aura encore du soccer de la MLS diffusé à la télévision l’an prochain, assure en entrevue au Devoir le président-directeur général du CF Montréal, Gabriel Gervais. « C’est sûr qu’il va y avoir des matchs à la télé l’an prochain », dit-il.

Le grand patron de l’équipe locale en MLS indique qu’il faut seulement trouver le bon diffuseur, puisque le contrat est à renégocier. Bell (propriétaire de la chaîne RDS) et TVA seraient tous deux intéressés.

Sans surprise, la direction du CF Montréal se réjouit de l’annonce de la MLS. « Je pense que c’est absolument merveilleux comme entente », dit Gabriel Gervais. « On peut désormais dire, au CF Montréal, que nous comptons Apple parmi nos partenaires. C’est la plus grosse entreprise en Bourse. »

Un partenaire qui vient un peu accentuer la transition qui s’opère depuis quelques mois au sein du club de foot : nouveau nom, nouveaux logos, nouveau patron… nouveau diffuseur numérique mondial. Alouette ! « C’est quand même le bon moment pour cette transition », indique M. Gervais. Le CF va chercher les jeunes amateurs qui sont déjà habitués avec le numérique, à un moment où l’engouement pour le sport ne fera qu’amplifier, notamment grâce à la venue en sol nord-américain en 2026 de la Coupe du monde, un détail non négligeable.

Une tendance lourde

 

L’entente entre Apple et la MLS n’est pas la première du genre, rappelle la professeure en stratégie à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal Suzanne Lortie. « Il y a une tendance généralisée au sein des ligues et des équipes sportives professionnelles à vouloir se réapproprier leur marque », dit-elle. « Elles veulent devenir leur propre média, gérer leur marque elles-mêmes. »

La Premier League anglaise a récemment changé de diffuseur en ligne et sera accessible à partir du Canada sur l’application FuboTV plutôt que DAZN. Amazon et son service Prime Video ont récemment mis la main sur des matchs de football de la NFL. Netflix commence aussi à s’intéresser aux événements en direct et pourrait sinon s’immiscer dans le sport professionnel, au moins lorgner la diffusion en direct des événements à grand déploiement. Netflix n’est pas très loin de la F1 non plus avec sa populaire série Formula 1. Pilotes de leur destin (Formula 1: Drive to Survive).

En Amérique du Nord, le marché du soccer est présentement sous-exploité par les médias traditionnels, ajoute Suzanne Lortie. Les amateurs de soccer sont plus jeunes et plus branchés que les amateurs de hockey ou de football américain. « Le soccer, chez nous, est une affaire de streaming », ajoute-t-elle.

Voir les géants étrangers du numérique s’attaquer à ce lucratif créneau fragilisera encore un peu plus l’écosystème médiatique canadien, croit Suzanne Lortie. Selon elle, on verra de plus en plus d’événements sportifs destinés exclusivement à la diffusion en ligne, tous sports confondus. Les plateformes numériques récolteront les données d’auditoire et pourront mieux cibler leur publicité.

Ce genre d’entente pourrait finir par avoir une incidence politique insoupçonnée. Jusqu’ici, le projet de loi C-11 du gouvernement fédéral se présentait comme un moyen de préserver la culture canadienne, que ce soit en musique, à la télévision ou au cinéma. Il faudra probablement se questionner sur la place de la diffusion sportive dans cette équation, conclut la professeure universitaire montréalaise.

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