Critique de la faculté de juger aux Jeux olympiques

Ikuma Horishima
Photo: Marco Bertorello Agence France-Presse Ikuma Horishima

Arriver quatrième aux Olympiques, c’est un peu, beaucoup, malheureusement, être le premier des derniers. Ce rang de la médaille en chocolat devient encore plus pénible dans les « sports à juges » comme le patinage artistique ou le saut à ski, qui charrient leur lot de contestations pour excès de subjectivité et de partialité.

Quand le Français Benjamin Cavet a pris la 4e place en ski de bosses le 5 février aux Jeux olympiques de Pékin, il s’en est trouvé pour raconter que les juges avaient passé un peu trop de pommade sur la performance du Japonais Ikuma Horishima, arrivé troisième, derrière le Québécois Mikaël Kingsbury (médaillé d’argent) et le Suédois Walter Wallberg (médaillé d’or). Moins de 2 points séparaient le Japonais et le Français.

« Ben Cavet se fait voler une médaille par les juges. Le Japonais ne doit même pas être dans les 5 du top », a résumé un gazouilleur… Français. Ce à quoi un autre a répondu que « ce sont sûrement les mêmes juges qui officient sur la boxe aux JO d’été ».

Après un score aussi étonnant du planchiste Ayumu Hirano qui a finalement remporté l’or à la demi-lune, un commentateur de NBC a aussi tiré dans le tas des évaluateurs. « Les juges viennent de faire exploser leur crédibilité », a-t-il dit.

Corruption et évaluation

 

Les reproches de partialité sont-ils justifiésen général et pas dans ces cas particuliers ? Les sports à juges méritent-ils cette mauvaise réputation ?

Une recherche universitaire européenne permet de trancher, au moins un peu, sur la question. Après avoir examiné l’évaluation de 15 355 sauts à ski des compétitions masculines organisées de 2010 à 2017, la conclusion de cette enquête annonce que le parti pris nationaliste des juges s’avère « modeste mais répandu ». Le biais moyen calculé est de 0,1 point supplémentaire, près de la moitié des évaluateurs des performances ayant favorisé des compatriotes d’une manière dite « statistiquement significative ».

En croisant les observations avec l’Indice de perception de la corruption (IPC) des pays de l’organisme Transparency International, l’étude montre que les juges de la Russie (pays de mauvaise réputation éthique avec son 136e rang sur 180) ont accordé une faveur de plus de 0,2 point en moyenne pour les données de 2012 à 2017.

Les évaluateurs norvégiens, qui proviennent d’un pays modèle du point de vue de l’IPC, ne favorisent aucunement leur compatriote. Cette petite nation nordique est aussi la championne mondiale des performances aux sports d’hiver et aux JO en particulier…

« Nous avons conclu que le favoritisme nationaliste au sein du groupe existe pour une grande partie des juges de saut à ski et qu’il semble être une caractéristique forte du comportement humain, en particulier dans les pays avec un IPC élevé », explique au Devoir le professeur Felix Otto de l’Institut des sciences du sport à l’Université de Tübingen en Allemagne.

Le professeur Otto a travaillé avec Tim Pawlowski, de son université, et Alexandre Krumer, de l’Université Molde de Norvège. Leur enquête intitulée « Nationalistic bias among international experts » est parue dans le Scandinavian Journal of Economics.

Le favoritisme de certains membres des jurys semble influencer assez peu le résultat final parce que le biais compte pour assez peu au pointage et en raison de l’élimination de la plus haute et de la plus basse note attribuée recentre les résultats. Les journalistes de données du magazine The Economist ont effectué ce travail savant en établissant que sans les distorsions patriotiques, les scores n’auraient fait changer que 14 médailles en 203 compétitions soit dans 2,3 % des cas.

Humain, trop humain

 

Il y a tout de même eu des cas flagrants de tricherie aux notes. Le couple canadien Salé-Pelletier a vu la médaille d’or au JO de Salt Lake City en 2002 lui échapper après une décision controversée d’une juge française qui avait fait pencher le vote en faveur de rivaux russes. Une magouille franco-russe avait ensuite été mise à jour et Salé-Pelletier avaient finalement été couronnés. « La refonte du système de notation après Salt Lake City a entraîné une réforme qui a rendu plus difficile l’introduction de biais, dit Any-Claude Dion, directrice générale de Patinage Québec. Le système développé au cours des vingt dernières années est très complexe, avec un panel particulier pour le volet technique et un accès aux reprises vidéo. Bref, du point de vue de la notation, les Olympiques de Pékin se déroulent bien. »

Le dopage présumé de la jeune patineuse russe Kamila Valieva pose un sérieux problème, mais d’une autre nature. Reste que malgré toutes les améliorations et balises introduites, ici comme ailleurs, l’idéal serait de réduire encore plus la partialité des juges.

La technique peut aider. Au tennis, un système optique infaillible et impartial remplace les juges de lignes humains, trop humains.

 

En jugeant les controverses qui entachent encore certaines épreuves à Pékin, la chroniqueuse sportive Sabrina Maddeaux du National Post a crié haut et fort pour des changements radicaux. « Tout jugement qui peut être remplacé ou amélioré par des systèmes informatiques et l’intelligence artificielle devrait l’être », a-t-elle proposé.

Il ne faut pas tomber dans l’idéologie techniciste non plus. Le professeur Simon Lacoste-Julien, titulaire d’une chaire en intelligence artificielle à l’Université de Montréal, le dit bien : son domaine pourra appuyer l’entraînement et le jugement, mais il ne voit pas de sitôt comment il pourrait en remplacer certains aspects.

« L’intelligence artificielle peut par exemple déjà aider à annoter des vidéos d’une performance pour établir la hauteur d’un saut ou l’alignement du corps, dit-il. Le sport repose sur le respect canonique des règles et il y a un avantage à automatiser le respect du jugement des règles pour enlever les aspects objectifs ou la corruption. Mais quand on parle de jugement esthétique ou artistique, c’est autre chose. Je pense qu’on est très, très loin de ça. »

Faudrait-il même laisser les machines tout juger dans un futur même éloigné, comme certains rêvent de voir les machines artistes se développer ? « Au bout du compte, des humains évaluent une prestation avec leur sentiment, répond Mme Dion. C’est aussi ce qui fait la beauté des sports jugés, cette capacité de l’athlète d’aller chercher le public et le jury en misant sur le volet émotif de sa performance. »

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