Touché de neige, ou l’art de préparer des skis de fond

La skieuse de fond de l’équipe canadienne Katherine Stewart-Jones participait à l’épreuve du relais féminin 4 x 5 km samedi, à Pékin.
Photo: Leah Hennel La Presse canadienne La skieuse de fond de l’équipe canadienne Katherine Stewart-Jones participait à l’épreuve du relais féminin 4 x 5 km samedi, à Pékin.

Toutes les neiges ne sont pas pareilles. Tous les skis et tous les skieurs non plus d’ailleurs. Parlez-en au chef-farteur de l’équipe canadienne de ski de fond, Yves Bilodeau.

Ils sont au moins quatre farteurs sous ses ordres, lors de compétitions internationales, mais souvent six ou plus encore. Il faut dire qu’avec une petite dizaine d’athlètes canadiens qui amènent chacun une bonne trentaine de skis, il y a de quoi faire lorsqu’on est chargé de préparer et de tester ces derniers. « Il arrive qu’on en ait plus que ça. Alex Harvey en avait, par exemple, une cinquantaine. Mais il y a une limite aux Jeux olympiques », expliquait Yves Bilodeau quelques jours avant de partir pour la Chine. Celui qui en est à ses sixièmes Jeux d’hiver dans ce rôle a déjà participé à trois autres éditions auparavant en tant qu’athlète.

« Tous ces skis auraient l’air parfaitement semblables pour les gens ordinaires, mais ils présentent chacun de petites différences : de modèle, de structure, de cambrure, de base… Certains sont naturellement plus adaptés aux conditions chaudes ou froides, ou sont plus polyvalents. Ils sont fabriqués par de grandes compagnies que les gens connaissent, mais ce n’est généralement pas les mêmes que ceux qu’ils peuvent acheter. »

En fait, même les athlètes olympiques n’ont pas tous accès aux mêmes sortes de skis, les compagnies aimant bien réserver leurs dernières trouvailles et innovations aux meilleurs des meilleurs. « Alex Harvey avait droit à ce type de skis. À l’usine, on lui en mettait de côté. Ils les appelaient des “bombas”, relate Yves Bilodeau. Aujourd’hui, ce genre de privilège va, par exemple, aux champions norvégiens, comme [Johannes Høsflot] Klæbo. Pas à des membres de l’équipe canadienne. »

Avant de parler de fartage

 

Le secret d’un bon farteur commence par la sélection du bon type de ski en fonction des conditions de neige et des caractéristiques de l’athlète. « C’est plus important encore que le fartage. »

Puis, on passe les skis sur la structureuse, une lourde machine qui permet d’imprimer dans leur base les sillons et dessins du type, du positionnement et de la profondeur exigés par les conditions de neige, la température, la présence d’eau ou d’autres facteurs. Ce n’est qu’après qu’on peut penser au fartage à proprement parler.

« Lorsque les conditions sont froides et qu’on a affaire à de la neige artificielle, comme pour les Jeux de Pékin, on utilise les mêmes cires que celles que n’importe qui peut acheter chez Canadian Tire. Nos skieurs préfèrent ces conditions-là et y sont généralement meilleurs que lorsque le temps est plus doux et que la température oscille autour 0 degré, constate le chef-farteur. Contrairement au mont Sainte-Anne [près de Québec], où on commence à se plaindre dès que les pistes commencent à être un peu moins belles, les Norvégiens ont l’habitude de skier tous les jours dans des conditions merdiques et des pistes démolies. Ils y sont heureux. »

Une fois préparés, les skis doivent être testés. Idéalement, on fait cela dans les jours précédant les courses avec les skieurs auxquels ils sont destinés, mais tous n’ont pas envie de faire cela, ou ne sont pas doués pour analyser et comparer la performance des skis qu’on leur a préparés. « On appelle cela le “touché de neige”. Comme en course automobile, certains skieurs sont bons pour ressentir et comprendre le comportement du ski et nous aider à l’améliorer. Mais d’autres ne voient aucune différence, même si on leur met dans les pieds des skis complètement différents. Il y en a d’autres enfin qui n’aiment pas tester leurs skis. Qui préfèrent s’entraîner toujours avec les mêmes et avoir le plaisir de découvrir les skis qu’on leur a préparés au moment de la course. »

Dans ce cas, il faut que quelqu’un d’autre teste les skis à leur place. Et autant que possible quelqu’un de même taille, de même poids et de même style qu’eux. « Dans tous les cas, on fait cela rarement seul. On préfère qu’il y ait beaucoup d’échanges. »

Pas de miracle ni de surprise

 

Il arrive qu’on fasse fausse route, comme cela avait été le cas pour l’équipe canadienne aux Jeux de Sotchi en 2014, admet Yves Bilodeau. « On s’était complètement plantés dans nos choix et on n’avait pas su corriger le tir à temps. »

Mais ultimement, ce sont d’abord et avant tout les athlètes qui jouent le plus grand rôle dans les performances, dit l’expert qui a fêté son 60e anniversaire aux Jeux de Pékin. « Le ski de fond est un sport d’endurance où les talents se construisent au fil des ans. On y assiste rarement à des surprises ou à des miracles. Tous nos anciens grands coureurs canadiens, comme Alex Harvey ou Beckie Scott, le sont devenus à force d’années de travail. »

L’équipe canadienne de ski de fond aux Jeux de Pékin est jeune, mais pleine de promesses pour l’avenir. « Ils sont très doués. Surtout les gars, alors que les filles partent d’un peu plus loin, dit-il d’un ton admiratif. Pour eux, les Jeux de Pékin sont avant tout une chance de gagner de l’expérience, mais ça n’empêche pas qu’ils puissent déjà avoir de bons résultats. »

Pour l’équipe d’experts que dirige Yves Bilodeau, il s’agit de les accompagner et de les armer au mieux. « Notre objectif ultime est d’offrir à nos skieurs des skis équivalents à ceux de leurs meilleurs adversaires pour qu’ils aient une chance de se battre lorsqu’ils connaissent une bonne journée. »



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