Flexibilité et résilience, les nouvelles épreuves olympiques

Un  spectateur  masqué  regarde l’équipe de hockey sur glace de Chine s’entraîner sur la patinoire du stade national lors d’une épreuve test en vue des Jeux olympiques d’hiver, à Pékin.
Photo: Mark Schiefelbein Associated Press Un  spectateur  masqué  regarde l’équipe de hockey sur glace de Chine s’entraîner sur la patinoire du stade national lors d’une épreuve test en vue des Jeux olympiques d’hiver, à Pékin.

Six mois seulement après la tenue des Jeux olympiques d’été de Tokyo, c’est au tour de Pékin d’accueillir les meilleurs athlètes du monde pour des Jeux d’hiver eux aussi pandémiques. Comment l’expérience du Japon aidera-t-elle celle en Chine ?

« Étrangement, les Jeux de Tokyo ont été pour moi une expérience à la fois complètement folle et beaucoup plus calme que ce à quoi je m’attendais », explique Laurence Vincent-Lapointe, qui y a été double médaillée en canoë. « Complètement folle » en raison, bien sûr, des règles sanitaires qui ont bouleversé la vie des athlètes et de son propre processus de qualification rocambolesque, mais pas seulement pour ça. « Juste d’avoir ledroit d’aller à une compétition de cette envergure-là en pleine pandémie mondiale, c’était fou. »

Mais « plus calme », aussi, poursuit l’athlète de 29 ans, parce qu’une fois arrivée au Japon, elle a pu se concentrer pleinement sur sa préparation en vue des moments décisifs sans trop avoir à se soucier du public, qui n’était pas admis, de ses proches et de ses amis, qui n’étaient pas autorisés à faire le voyage, ou de l’habituelle animation dans les villages olympiques, sous le coup, cette fois, de règles sanitaires strictes. « Mes parents, je les aime. J’aurais aimé les avoir avec moi pendant les Jeux. Mais j’ai beaucoup apprécié le calme qui venait avec le fait de ne pas avoir de spectateurs. De ne pas être entourée par des athlètes qui en auraient profité, après la fin de leurs compétitions, pour faire la fête ensemble. »

On avait beaucoup craint, avant le début des Jeux de Tokyo, que les périodes de confinement à la maison, le bouleversement constant des conditions d’entraînement et l’absence de compétition viennent nuire au niveau de performance des athlètes, rappelle François Bieuzen, physiologiste à l’Institut national du sport du Québec (INS). Or, Tokyo n’a finalement pas été le théâtre « de performances au rabais. On a eu droit à de vrais Jeux olympiques, avec un niveau de performance très élevé malgré la préparation tronquée ».

Performances attendues

Les athlètes semblent avoir profité notamment de la pandémie pour soigner leurs blessures et se concentrer sur leur préparation, plutôt que de courir d’une compétition à l’autre aux quatre coins de la planète.

La flexibilité et la faculté d’adaptation sont devenues des vertus cardinales, explique François Bieuzen. La grande variation des règles sanitaires d’un endroit à l’autre a permis de se rendre compte qu’il pouvait y avoir différentes façons de se préparer en vue d’un grand rendez-vous sportif.

Depuis, et par la force des choses, les athlètes et le personnel d’encadrement sont devenus de plus en plus habiles avec des équipements et de nouvelles technologies de supervision et d’entraînement à distance. « Je m’attends à ce que le niveau de performance soit aussi élevé à Pékin qu’à Tokyo », dit l’expert, qui s’occupera notamment de l’équipe de patinage de vitesse courte piste.

« La résilience face à l’incertitude et la capacité d’adaptation des athlètes qui ont bien fait au Japon étaient apparemment plus grandes qu’on le pensait », observe à son tour Amélie Soulard, psychologue du sport et spécialiste en préparation mentale à l’INS. Mais d’autres ont eu plus de mal. « Dans certains cas, les Jeux de Tokyo étaient leur première compétition d’importance depuis des mois, alors que le contexte de compétitions fait normalement aussi partie de la préparation olympique. »

Ces contreperformances à Tokyo ont bien sûr été une grande déception pour ces athlètes, mais aussi une nouvelle source de stress, parce que leur financement est largement tributaire de leurs résultats sur la scène internationale. Heureusement, dit l’experte, les fédérations sportives et les organismes subventionnaires au Canada, comme À nous le podium, ont promis de tenir compte des circonstances.

Au Comité olympique canadien (COC), il a fallu trouver une façon de préparer les Jeux de Tokyo et de Pékin en parallèle, en commençant, chaque fois, par présumer que les contraintes sanitaires et opérationnelles y seraient les plus strictes possibles, « quitte à s’adapter en cours de route à mesure que l’information arrivait », dit son chef du sport, Eric Myles.

Plus modestes, mais plus compliqués

Sur papier, les prochains Jeux d’hiver, qui se tiendront du 4 au 20 février à Pékin, peuvent sembler relativement modestes en comparaison des Jeux d’été de Tokyo, avec 215 athlètes canadiens sur un total de 2800 provenant de 91 délégations, contre 383 Canadiens sur plus de 11 000 athlètes de 206 délégations au Japon. Mais ces Jeux de Pékin seront répartis sur trois sites et se tiendront en pleine vague d’un variant de la COVID-19 particulièrement contagieux dans un pays aux règles sanitaires particulièrement strictes.

En entrevue au Devoir il y a une dizaine de jours, Eric Myles se voulait rassurant. Le plus difficile pour les athlètes est de ne pas être infectés avant de pouvoir entrer dans la bulle sanitaire des Jeux de Pékin. « Une fois dans la bulle, ils seront dans l’un des endroits les plus sûrs au monde. »

Au moment de notre entrevue, les autorités chinoises n’avaient pas encore relevé les seuils de sensibilité de leurs tests COVID afin de calmer l’inquiétude grandissante de se retrouver devant une marée de faux tests positifs qui forceraient la mise en isolement des athlètes. Le dirigeant du COC se disait toutefois convaincu que le bon sens et l’intérêt supérieur des athlètes allaient finalement prévaloir durant les Jeux. « Mais on prend la situation très au sérieux et on la suit de très près. »

En point de presse cette semaine, le champion québécois du ski de bosses, Mikaël Kingsbury, a dit ressentir un stress supplémentaire et se tenir aussi loin que possible de quiconque risquait de lui transmettre le virus maléfique. « Mais une fois sur la montagne, on revient à la normale. »

Rester zen

Les athlètes et leur personnel d’encadrement ont passé un temps fou, ces dernières semaines, à gérer toutes les exigences en matière sanitaire imposées par les organisateurs des Jeux, raconte François Bieuzen, qui s’attend à ce que les autorités chinoises en assurent une application extrêmement rigoureuse. « Je ne crois pas qu’on nous permettra de mettre un pied de côté plus d’une fois », dit le physiologiste, qui est allé, ces dernières semaines, comme plusieurs autres, jusqu’à s’isoler de sa femme et de ses enfants pour réduire les risques de contracter la COVID.

Les tensions diplomatiques des dernières années entre le Canada et la Chine n’améliorent pas les choses, rapporte Amélie Soulard. « Les athlètes ont peur de se retrouver dans une situation où ce serait le gouvernement chinois qui serait amené à trancher sur leur sort. »

Pour ne pas perdre la tête ni s’ajouter encore plus de pression qu’ils n’en ont déjà, les athlètes devraient se concentrer autant que possible sur les seuls facteurs qu’ils peuvent contrôler, conseille Laurence Vincent-Lapointe, qui en connaît un rayon sur le sujet. Ceux qui se sont préparés consciencieusement doivent avoir confiance dans leur capacité de livrer la performance dont ils sont capables, en dépit de presque deux années sens dessus dessous, dit-elle. Et pour les moments de doute, de déprime ou d’angoisse, qu’ils se trouvent sur place une personne de confiance, dans un autre sport si nécessaire, capable de leur changer les idées, de les rassurer et de les réconforter. Pour elle, à Tokyo, cela a été la kayakiste Andréanne Langlois. « On s’est aidées mutuellement à être plus zen. »

L’heure des bilans

Un bilan sera fait plus tard de ces deux Jeux olympiques tenus en pleine pandémie, assure Eric Myles. « Ce serait irresponsable de ne pas se donner le temps de revenir sur tout ça et de se demander ce qu’il faudrait mieux faire les prochaines fois. » Il se dit déjà fier, notamment, des efforts qui ont été déployés pour qu’on tienne compte de la réalité particulière d’athlètes féminines canadiennes, comme Laurence Vincent-Lapointe, Mandy Bujold et Kim Gaucher. « On a défendu des positions fortes, claires, à nos couleurs, comme Canadiens. »

Il faudra prendre la mesure des dommages infligés par la pandémie à la pratique du sport chez les jeunes et trouver des moyens de relance. « On vit une crise majeure. On a besoin de voir les jeunes se remettre à bouger. »

L’ensemble du mouvement olympique international devra, lui aussi, continuer de se demander ce qu’il aurait pu, et dû, faire autrement, reconnaît volontiers Eric Myles. Ce dernier invite toutefois à ne pas le juger trop sévèrement, en matière notamment d’acceptabilité financière, sociale et environnementale, avant la tenue des prochains Jeux de Paris (été 2024), de Milan (hiver 2026) ou de Los Angeles (été 2028). « Un cycle olympique, c’est sept ans. Les premiers Jeux issus des nouvelles règles d’attribution s’en viennent. J’ai hâte de voir les gens les découvrir. »

La vie sans son cellulaire

Bien au fait des risques de piratage informatique en Chine, le Comité olympique canadien (COC) a recommandé aux membres de sa délégation aux Jeux de Pékin de laisser leurs téléphones et ordinateurs personnels à la maison.
 

La canoéiste Laurence Vincent-Lapointe n’ose pas imaginer ce qu’auraient été ses Jeux à Tokyo, l’été dernier, si elle n’avait pas disposé de ses appareils pour écouter sa musique, regarder des vidéos et garder le contact avec ses proches au Québec. « J’aurais trouvé cela pas mal plus difficile à gérer si je n’avais pas eu de téléphone ou d’ordinateur pour me changer les idées entre deux épreuves. »
 

Comme tous les jeunes de leur âge, les athlètes passent souvent beaucoup de temps sur leurs appareils électroniques et à surfer sur les médias sociaux, constate Amélie Soulard, psychologue du sport et spécialiste en préparation mentale. « Certains athlètes avaient déjà l’habitude de faire une coupure durant les Olympiques, mais pour les autres, cette nouvelle contrainte risque de les faire se sentir encore plus isolés. Ça va aussi être un fardeau pour les parents, conjoints et amis, qui auront encore plus de mal à avoir accès à leurs proches à distance. »
 

Du côté des médias (comme Le Devoir) qui couvriront sur place les Jeux de Pékin, on a généralement pris le parti de se munir de cellulaires et d’ordinateurs distincts, dont le contenu sera réduit au maximum et qui seront « nettoyés », ou simplement écartés, aussitôt sortis de Chine. Il sera également recommandé de redoubler de vigilance et de privilégier les communications cryptées.

Éric Desrosiers



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