Un bilan bien personnel des Jeux olympiques

Les Canadiennes ont davantage brillé que leurs collègues masculins, récoltant près de 75% des médailles, à l’image de Maude Charron, championne olympique en haltérophilie.
Photo: Chris Graythen Agence France-Presse Les Canadiennes ont davantage brillé que leurs collègues masculins, récoltant près de 75% des médailles, à l’image de Maude Charron, championne olympique en haltérophilie.

Tous les Jeux olympiques ont leur histoire, avec leurs bons et leurs mauvais côtés. Quel bilan faut-il dresser de ceux qui s’achèvent à Tokyo ? Difficile à dire, mais ce sera une sacrée histoire à conter.

Leur nom est déjà tout trouvé. Ces Jeux olympiques, qui ont continué de s’appeler les Jeux de Tokyo 2020 même si un virus a forcé leur report d’un an, passeront inévitablement à la postérité comme les Jeux de la pandémie.

Les raisons de leur tenue cet été malgré une résurgence du nombre de cas de COVID-19 dans le pays hôte et l’opposition véhémente d’une forte majorité de Japonais sont nombreuses. On pense notamment à la raison financière, tout le modèle économique du sport amateur international reposant lourdement sur la tenue des Jeux olympiques et sur leurs juteux contrats de télédiffusion. C’est aussi que le Japon avait engouffré dans le projet 25 milliards de dollars et qu’on ne voulait pas que ce soit en vain. Mais ce n’est pas seulement ça. Le gouvernement japonais s’y était probablement aussi trop engagé politiquement pour reculer et il y avait, dit-on, une question d’honneur national à défendre.

Ce n’est pas le seul domaine où un petit travail d’introspection sera nécessaire au Comité international olympique (CIO) quant aux valeurs et aux priorités qui l’animent.

Il y avait une bonne raison si les premiers Jeux de Tokyo s’étaient tenus, en 1964, au mois d’octobre. C’était la chaleur écrasante des étés nippons. Mais encore là, c’est en été que les grands réseaux de télévision veulent leurs Jeux olympiques, alors on a exigé des athlètes qu’ils s’exécutent par des températures qui ont dépassé, au stade olympique, certains jours, les 40 degrés Celsius et les 65 % d’humidité. Je vous jure qu’à ces températures, il suffit d’avoir un pouls pour déjà trop bouger. Même les nageurs du 10 km en eau libre se sont plaints, cette semaine, de la température de l’eau qui, à
29 degrés, était à seulement 2 degrés de la limite maximale permise par les autorités du sport. Le CIO ferait bien d’envisager d’assouplir son calendrier ou d’exiger dorénavant des stades climatisés, parce que ce problème n’a pas fini de se poser en cette ère de réchauffement climatique.

Un coût à l’entêtement ?

Est-ce que cet entêtement a eu un coût ? Au Japon, les sondages disent que l’hostilité de la population à l’endroit de ses Jeux s’est émoussée au cours des dernières semaines, à la faveur notamment des exploits réalisés par leurs athlètes.

Sur le front sanitaire, l’enfermement des athlètes, des journalistes et des autres acteurs des Jeux dans des bulles aux règles et aux mesures de contrôle strictes a permis d’éviter une propagation de la maladie entre eux ainsi qu’à la population en général, a constaté cette semaine le médecin responsable de la lutte contre la COVID au Japon, Shigeru Omi. Mais cela ne veut pas dire que les Jeux n’ont pas eu d’effets néfastes, a-t-il tout de suite ajouté, la tenue d’un événement d’une telle ampleur dans la capitale enlevant toute capacité politique au gouvernement d’imposer un resserrement des règles sanitaires dans le pays malgré une hausse constante du nombre de cas.

Est-ce que tout cela a eu un impact sur les Jeux tels que vécus par les gens qui les ont suivis à la maison ? Peut-être pas. Les règles de confinement et de distanciation sociale imposées aux athlètes ont certainement ruiné l’ambiance de fête qui règne habituellement au Village olympique, mais leurs performances sportives ne semblent pas avoir trop souffert de l’absence de spectateurs, si l’on se fie au nombre étourdissant de nouveaux records et de meilleurs résultats personnels enregistrés chaque jour.

Au-delà des médailles

Côté médailles, ce sont encore et toujours les mêmes pays qui ont eu le plus de succès. La Chine (74) et la Russie (58) en comptaient, vendredi matin, un peu plus qu’on pouvait normalement s’y attendre à ce point de la course, alors que les États-Unis (91) et le Royaume-Uni (51) décevaient légèrement. Le Canada, de son côté, restait en voie d’atteindre le total que plusieurs lui prédisaient, soit un peu plus d’une vingtaine de médailles.

Plusieurs de ces médailles ont toutefois attiré l’attention, dont les très prestigieuses médailles d’Andre De Grasse au sprint et de Damian Warner au décathlon, mais également les six médailles des nageuses canadiennes à la piscine. Ce qui n’a pas manqué d’être remarqué, aussi, c’est justement que 16 des 22 médailles remportées par le Canada à la fin de la journée vendredi l’avaient été par des femmes. La route vers la parité entre les hommes et les femmes dans le sport sera encore longue, notamment dans les rôles d’entraîneurs, d’officiels et de dirigeants de fédérations, mais cette récolte impressionnante, et le fait qu’on n’ait pas cherché à en diminuer la valeur, est plutôt bon signe.

Il avait déjà été beaucoup question, durant les mois qui ont mené aux Jeux, du degré d’incertitude et de pression psychologique supplémentaire infligé par la pandémie à des athlètes habitués de tout organiser longtemps d’avance. Longtemps ignorée, sinon taboue, l’importance de la santé mentale dans le sport commençait, elle aussi, à être mieux reconnue et prise en compte. Mais la décision des superstars de la gymnastique, Simone Biles, et du tennis, Naomi Osaka, de la faire passer devant tout le reste, y compris aux Jeux olympiques, pourrait donner un superbe coup d’accélérateur à cette prise de conscience.

Comme toujours aux Jeux olympiques, ceux de Tokyo ont donné lieu à toutes sortes de moments impressionnants ou touchants qui resteront en mémoire. Parmi mes préférés, je citerais l’ex-réfugiée éthiopienne naturalisée néerlandaise, Sifan Hassan, qui, dans sa quête délirante de trois médailles d’or au 1500 mètres, au 5000 mètres et au 10 000 mètres a pris cette cruelle habitude de s’installer, chaque fois, en queue de peloton avant de remonter tout le monde au dernier tour. Je citerais aussi ce moment magique où, à égalité à 2,37 mètres, les sauteurs en hauteur Mutaz Esse Barshim, du Qatar, et Gianmarco Tamberi, de l’Italie, ont décidé de partager la médaille d’or en vertu d’un article peu connu du règlement, avant de se sauter dans les bras.

Des leçons

Au-delà des anecdotes, toutefois, les Jeux olympiques me semblent nous servir chaque fois des leçons importantes, particulièrement à notre époque. Véritable fête du sport, ils sont l’occasion d’ouvrir nos horizons en nous faisant découvrir des disciplines qu’on ne connaissait pas et que l’on se surprend parfois à aimer.

On est témoin aussi, et peut-être surtout, des exploits, du talent, du courage et des malheurs d’athlètes de toutes les couleurs et de tous les horizons. Ce n’est pas insignifiant de faire brièvement la connaissance et même d’apprécier de parfaits inconnus qui viennent nous livrer le fruit d’années de labeur. C’est peut-être à cause de l’âge, mais je me vois de plus en plus souvent ému par cette belle jeunesse qui s’arrache le cœur et les tripes dans des batailles sans merci, avant de se féliciter et parfois même de se réconforter quand la bataille est terminée.

De plus, le monde du sport ne se prête pas vraiment aux réalités parallèles. Les règles du jeu y sont claires et la victoire n’est pas affaire d’interprétation ni de point de vue. Même si l’on est déçu, même avec la plus grande mauvaise volonté du monde, il est difficile de ne pas reconnaître la réalité du chronomètre et du galon à mesurer. Il reste bien sûr quelques sports jugés, mais même là, il est assez rare qu’on remette entièrement en cause la compétence des juges comme certains le font dans d’autres domaines, notamment avec les scientifiques.

Nos hôtes japonais

Parlant de monde parallèle, et sans remettre en question la sagesse des mesures sanitaires, il y avait quelque chose de fou à tenir « le plus grand spectacle au monde » complètement isolé de nos hôtes japonais. Bien que les Jeux olympiques ne se prêtent habituellement qu’à un aperçu bien superficiel des villes et pays où ils se tiennent, Tokyo et le Japon n’ont même pas eu droit à ce traitement minimum, alors que l’un des principaux objectifs de toute l’affaire était de rappeler au monde leur extraordinaire vitalité et capacité de se réinventer.

Les Japonais, de leur côté, ont dû trouver que ces Jeux étaient bien loin de ce qu’on leur avait fait miroiter. Cela faisait mal au cœur de les voir s’agglutiner à l’extérieur des sites de compétition dans l’espoir d’en attraper une image, ne serait-ce que le ballet des autobus y transportant les journalistes. La gentillesse, la patience et le dévouement des milliers de bénévoles et des Tokyoïtes croisés par hasard ne venaient que renforcer notre sentiment de reconnaissance… et de regret.

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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