De l’art délicat du keirin et de la façon de soigner sa chute, selon Hugo Barrette

Plus stratégique que le sprint, le keirin oblige les coureurs lancés à près de 80 km/h à garder un œil sur cinq concurrents en même temps au lieu d’un seul.
Photo: Peter Parks Agence France-Presse Plus stratégique que le sprint, le keirin oblige les coureurs lancés à près de 80 km/h à garder un œil sur cinq concurrents en même temps au lieu d’un seul.

Après une année à se soigner et à s’entraîner enfin comme il le voulait, le cycliste québécois Hugo Barrette courra, cette semaine, dans le berceau de l’une de ses épreuves de prédilection : le keirin.

La scène a quelque chose de surréel, et même de comique. Un petit monsieur, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, roule dans un vélodrome aux commandes d’un vélomoteur suivi de six coureurs cyclistes dans leur combinaison moulante et leur casque profilé qui trépignent d’impatience. Après quelques tours qui durent une éternité, le petit monsieur s’ôte enfin du chemin déclenchant un sprint effréné au terme duquel se décidera un podium olympique. Bienvenue à la course de keirin, une épreuve typiquement japonaise.

Ce qu’il faut savoir des coureurs, c’est que leur ordre au départ a été déterminé par tirage au sort, et du petit monsieur, c’est qu’il les amène graduellement à une vitesse de 50 km/h tout en leur faisant profiter de son aspiration, explique le Québécois, qui sera des épreuves du keirin et du sprint cette semaine aux Jeux de Tokyo. « L’idée, c’est de commencer une course à 50 km/h avec des coureurs frais à 100 %. Après, c’est trois tours de piste, 750 mètres, qui vont beaucoup plus vite », dit le pistard qui atteint des vitesses de pointe dépassant les 80 km/h.

Comme des joueurs de hockey

Cette drôle de course a fait son entrée aux Jeux à Sydney en 2000. Elle nous vient du Japon où elle attire des passionnés et des parieurs venus voir des coureurs professionnels aussi bien payés que des joueurs de hockey professionnels lors d’événements qui ont tout l’air de courses de chevaux. « La région d’Izu est le berceau du keirin. Je crois qu’on y trouve deux vélodromes intérieurs, six vélodromes extérieurs et plusieurs écoles de keirin », dit Hugo Barrette, lors d’une entrevue avec Le Devoir, sur place dans la région où se tiennent les compétitions de cyclisme sur piste aux Jeux de Tokyo, à deux heures et demie de route au sud-ouest de la capitale nipponne.

« Au niveau technique et tactique, le keirin est plus complexe que le sprint. Il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte, à commencer par garder cinq concurrents à l’œil en même temps plutôt qu’un seul » , dit le coureur de 30 ans qui a terminé 13e au keirin à ses premiers Jeux olympiques à Rio en 2016 et qui a été invité au Japon à participer à des épreuves ouvertes aux coureurs étrangers la saison prochaine.

Il faut toutefois aussi prendre garde aux chutes. « On ne tombe pas souvent, mais quand on tombe, c’est à 80 km/h. Ça ne pardonne pas. »

Le Madelinot en sait quelque chose, lui qui a frôlé la mort, il y a quelques années, lors d’une terrible sortie de piste à l’entraînement, et qui s’est notamment fracturé l’omoplate, à l’automne 2019, lors d’une demi-finale de keirin. « Le médecin m’a dit, la seule façon de se faire cela, habituellement, c’est dans un accident de moto. »

Une championne à la maison

Le report d’un an des Jeux de Tokyo s’est avéré dans son cas une bénédiction. « J’aurais pu être prêt à la dernière minute pour 2020, mais ça ne m’aurait pas laissé assez de temps pour avoir une préparation idéale. Cette fois-ci, j’ai pu me soigner et m’entraîner comme il faut, surtout que je n’avais pas toutes ces compétitions et ce voyagement que j’aurais dû faire autrement », se réjouit l’athlète. Déjà qualifié pour les Jeux en raison de ses anciens résultats, il ne s’est pas frotté à un adversaire depuis plus d’un an maintenant.

Le piège aurait été de tomber dans la complaisance et se contenter d’améliorer ses performances individuelles comme si le reste du peloton de ses adversaires n’allait pas faire de même. Pour le pousser un peu plus, son entraîneur lui a fait la course en vélo électrique. Mais Hugo Barrette avait mieux encore à côté de lui : sa conjointe et détentrice du record du monde du sprint, Kelsey Mitchell. Comme les femmes sont réputées pour rouler une seconde moins vite que les hommes sur la piste, il lui fallait essayer de rester une seconde devant elle pour se savoir parmi les meilleurs des hommes. « C’est un bon défi. C’est vraiment difficile pour moi de rester dans cette seconde. »

Quant à ses vilaines chutes répétées, il n’en a pas gardé de craintes, ni même de doute. « À partir du moment où tu commences à avoir des doutes au keirin, tu ne peux plus courir. Il y a tellement de décisions qui s’y prennent dans des fractions de seconde à des vitesses tellement rapides, tu ne peux pas commencer à te demander ce qui risque d’arriver s’il y en a un qui tombe. Ça ne serait pas le fun de toute façon. »

Et du plaisir, le Québécois s’en promet au vélodrome d’Izu. « J’ai bien hâte. Je suis vraiment excité », s’exclamait-il déjà le mois dernier. « On est passé tellement proche de ne pas y aller. Juste d’y être, ça va être génial et on verra ce que ça donnera. »

Il s’en promettait d’autant plus qu’il allait faire partie des rares athlètes qui ont droit à du public dans les gradins. Qui plus est, à un public japonais de connaisseurs qui pourra commencer à voir du keirin à compter de mercredi, avec les premiers tours du concours féminin, et jusqu’au dernier jour des Jeux, dimanche, avec la finale des hommes.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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