Couvrir les Jeux olympiques depuis sa chambre d’hôtel

L’exclusion des spectateurs par les autorités japonaises risque d’affecter les Jeux et les athlètes, pour qui l’interaction avec la foule est une partie importante de la compétition.
Photo: Charlie Riedel Associated Press L’exclusion des spectateurs par les autorités japonaises risque d’affecter les Jeux et les athlètes, pour qui l’interaction avec la foule est une partie importante de la compétition.

Les Jeux olympiques de Tokyo seront placés sous le signe de la COVID-19 et des mesures sanitaires instaurées pour y faire obstacle. Cela force entre autres les journalistes chargés de leur couverture à commencer leur travail depuis leurs chambres d’hôtel.

« J’ai l’habitude de profiter des derniers jours avant le début des Jeux pour me promener dans la ville, rencontrer des gens, constituer un réservoir d’idées et me donner les moyens d’aller au-delà du spectacle à grand déploiement qu’on s’apprête à lancer. Mais, cette année, je suis pris dans ma chambre d’hôtel et l’événement le plus excitant de ma journée sera de vous parler », disait mardi Mark Kiszla.

Le chroniqueur sportif du Denver Post, qui en est à ses 13es Jeux olympiques, savait qu’il devrait se placer en confinement strict à l’hôtel et se soumettre à des tests quotidiens de dépistage de la COVID-19 pendant trois jours dès son arrivée à Tokyo, dimanche. Après, on lui permettrait d’entrer dans la bulle réservée aux représentants des médias. Elle leur donne essentiellement accès à des hôtels réservés, aux sites d’entraînement et de compétition, ainsi qu’à des navettes spéciales. À condition de passer d’autres tests plus ou moins fréquents, de se contenter de contacts restreints avec les athlètes et de se tenir loin du reste de la population japonaise — à l’exception de rares sorties de 15 minutes pour passer au guichet automatique ou à l’épicerie du coin.

Mais ce que l’Américain de 64 ans ne savait pas encore à son arrivée à l’aéroport de Narita dimanche, c’est que la liste des sites de compétition où il voulait aller n’avait pas encore été acceptée par les autorités japonaises. Et que, tant que ce ne sera pas fait, il devra respecter un confinement strict de 14 jours. « Alors, j’attends. Le plus drôle, c’est que je suis complètement vacciné, et même deux fois plutôt qu’une — une fois avec le vaccin de Johnson et Johnson [qui ne requiert qu’une seule dose] et deux fois avec celui de Pfizer ! »

Liasses de papier

Mark Kiszla n’est pas le seul à avoir eu du mal — même avec la meilleure volonté du monde — à se retrouver dans la masse de formalités exigées par les organisateurs des Jeux.

Incapables eux-mêmes de respecter leurs propres échéances, mais soucieux de ne pénaliser personne, ces derniers en sont venus ces dernières semaines à proposer toutes sortes d’arrangements et de documents différents à ceux qui n’étaient pas encore parvenus à obtenir le feu vert par l’entremise des applications numériques prévues à cet effet. Il fallait voir, dimanche, à l’aéroport Narita, tous ces gens qui sortaient des liasses de papier lorsqu’on leur demandait de produire les autorisations qu’ils étaient censés avoir sur leurs téléphones intelligents.

Ces applications numériques ne servent pas qu’à transmettre des documents. Elles permettent de rapporter quotidiennement son état de santé et peuvent aussi servir à traquer les personnes qui ne respecteraient pas les règles qui leur sont imposées.

Après 12 heures passées à s’expliquer à l’aéroport dimanche, un autre vétéran de la couverture des Jeux olympiques, Marc Durand, attendait toujours mardi la confirmation qu’il pourra quitter sa chambre d’hôtel après trois jours de confinement. « On ne s’attend pas à ce genre de problèmes dans un pays comme le Japon, qui a la réputation d’être un modèle d’organisation », dit celui qui en est à ses 9es Jeux et qui écrira, entre autres, pour le quotidien Le Soleil. « Les Japonais restent gentils et dévoués, mais ils semblent vraiment dépassés par la situation. Cela montre l’immense défi que pose la COVID. »

Au-delà des défis de santé publique bien réels — et de la grogne populaire à laquelle sont confrontés les organisateurs des Jeux de Tokyo —, le journaliste ne s’étonne pas de voir les médias accorder beaucoup d’importance à quelques cas seulement de tests positifs dans les rangs des athlètes. « Pendant tous les Jeux olympiques auxquels j’ai assisté, il y a toujours un “avant” et un “pendant les compétitions”. Avant, les médias n’ont jamais grand-chose à dire et ont tendance à se concentrer sur ce qui va moins bien. À Athènes [en 2004], c’était les installations qui n’étaient pas prêtes ; à Pékin [en 2008], c’était la situation politique ; à Vancouver [en 2010], c’était le manque de neige ; à Rio [en 2016], c’était le virus Zika ; à Sotchi [en 2014], c’était les villages qu’on avait détruits pour faire place à des infrastructures. Puis, lorsque les Jeux commencent, on s’intéresse aux performances sportives, aux belles histoires humaines et à nos coups de cœur. Espérons que cela sera encore le cas. »

On ne s’attend pas à ce genre de problèmes dans un pays comme le Japon, qui a la réputation d’être un modèle d’organisation

 

Des Jeux presque sans spectateurs

La décision des autorités publiques japonaises d’exclure la présence de spectateurs dans les estrades de la plupart des sites de compétitions pourrait affecter les Jeux plus qu’on le pense, prévient Mark Kiszla.

« Cette décision est compréhensible, mais une part de la magie des Jeux olympiques découle justement de cette interaction entre la foule et les athlètes. Ça va se voir dès la cérémonie d’ouverture. Qui va accueillir les athlètes dans le stade ? À qui les athlètes vont-ils envoyer la main ? Si vous avez déjà assisté à une finale du 100 mètres, vous ne pouvez pas imaginer qu’elle puisse être courue sans ce silence saisissant avant le départ, puis cet immense rugissement de la foule quand le départ a été donné. Les spectateurs font vraiment partie de l’événement. Sans eux, ces Jeux vont être quelque chose de vraiment particulier. »

Comme on l’a déjà fait dans d’autres sports professionnels, des enregistrements de foule doivent être ajoutés dans les stades pour y mettre un peu d’ambiance ou entretenir l’illusion pour les centaines de millions de personnes qui suivront les Jeux à la télévision. Mais l’astuce ne trompera pas les athlètes, dit Mark Kiszla. « Est-ce que les gens à la maison verront la différence ? Je ne sais pas. Peut-être pas. Moi, j’ai toujours été agacé par les rires en boîte dans les émissions de télévision, mais tant mieux si ça fonctionne. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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