Olympiques et politique: désengagez-vous, qu’ils disaient

La charte du Comité international olympique (CIO) interdit toujours aux athlètes toute manifestation d’opinions politiques dans ses stades et sur ses podiums.
Photo: Philip Fong Agence France-Presse La charte du Comité international olympique (CIO) interdit toujours aux athlètes toute manifestation d’opinions politiques dans ses stades et sur ses podiums.

Le rouli-roulant, oui. La défense des droits de la personne, non.

Les Jeux olympiques de Tokyo multiplient les nouvelles disciplines en démonstration pour tenter d’intéresser ceux que le fleuret, l’équitation ou le lancer du poids n’attirent pas. Par contre, la charte du Comité international olympique (CIO) interdit toujours aux athlètes toute manifestation d’opinions politiques dans ses stades et sur ses podiums.

Cette position découle de la règle 50. Elle n’empêche pas les États, y compris les plus totalitaires, d’user et d’abuser de la propagande politique par le sport. Et elle contraste en plus avec l’engagement politique croissant des sportifs professionnels.

L’ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco, Colin Kaepernick, a créé toute une commotion en 2016 en posant un genou par terre pendant l’hymne national américain pour protester contre le racisme et les violences policières aux États-Unis. Le basketballeur LeBron James, la footballeuse Megan Rapinoe et la joueuse de tennis Naomi Osaka se présentent autant comme des activistes que des athlètes.

Le militantisme des athlètes professionnels, phénomène d’abord américain, s’étend peu à peu. Antoine Griezmann, vedette française du soccer, a récemment renoncé à un contrat publicitaire avec la firme Huawei pour soutenir le peuple ouïgour opprimé par Pékin.

La prétention universaliste

« Est-ce que défendre les droits de la personne, c’est faire de la politique ? » demande Patrick Clastres, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, spécialiste de la politique dans et par le sport. « J’ai tendance à croire qu’il s’agit d’une valeur universelle. À partir du moment où le CIO ou d’autres instances internationales du sport considèrent que défendre cette valeur, c’est briser un interdit, elles font le jeu des dictatures — de la Russie, de la Chine, des pays pétroliers… En ne prenant pas fait et cause pour les droits de la personne, elles se retrouvent dans une impasse et donnent l’apparence de défendre l’indéfendable, les adversaires de la démocratie. »

Autre exemple : l’Union des associations européennes de football (UEFA) a refusé à Munich le souhait d’illuminer son stade de soccer aux couleurs du drapeau LGBTQ+ à l’occasion du match Allemagne-Hongrie de l’Euro 2021 pour protester contre une loi magyare homophobe. De par ses statuts, l’UEFA est « une organisation politiquement et religieusement neutre », a expliqué un communiqué.

Est-ce que défendre les droits de la personne, c’est faire de la politique ? J’ai tendance à croire qu’il s’agit d’une valeur universelle. À partir du moment où le CIO ou d’autres instances internationales du sport considèrent que défendre cette valeur, c’est briser un interdit, elles font le jeu des dictatures.

 

« L’UEFA joue le jeu de la Hongrie et sert la cause du dictateur, commente le professeur Clastres. Du côté de l’Europe, les fédérations internationales ont tendance à considérer que les athlètes sont des êtres mineurs ; elles leur dénient le droit de prendre la parole. C’est comme si on demandait aux artistes de ne pas s’exprimer sur certains sujets. »

Il en rajoute en proposant une comparaison avec la musique, tout aussi porteuse d’émotion. « Il n’y a pas de fédération internationale de salsa », fait remarquer l’universitaire un peu ironiquement. « Mais les artistes ne portent pas un maillot national. Voilà toute l’impasse pour les instances du sport, en fait. Ce sont des organisations internationales à prétention universalistes, mais elles se sont construites à la fin du XIXe siècle dans l’Europe des nations et des États-nations. Le réflexe a été d’organiser les rencontres internationales autour des maillots et elles en sont devenues prisonnières. »

Le sport, caisse de résonance

La permanence du CIO se trouve à Lausanne, la ville de M. Clastres, qui profite d’ailleurs de ses archives. Il travaille en ce moment sur les biographies des 300 premiers membres du comité. « Le sport, c’est mon objet de recherche depuis 25 ans, explique-t-il. Je suis historien du politique. Je regarde comment les différentes forces agissantes dans le monde — les États, les grandes entreprises, mais aussi les idéologies ou les individus — chargent positivement ou négativement le sport. C’est une formidable caisse de résonance. »

Les démocraties comme les dictatures l’ont bien compris, note-t-il.

Peu de gens croient encore les fadaises sur la paix olympique ou la grande fête fraternelle de la jeunesse : le grand cirque des Jeux et ses rituels archaïques servent d’instruments de désinformation et de propagande — un tout trop souvent encensé sans critique par les médias qui n’en ont que pour la « peste émotionnelle », la « barbarie des stades » et le « populisme sportif », selon les formules du féroce critique de l’olympisme Jean-Marie Brohm.

Les télédiffusions, y compris au Canada, reflètent cet ancrage. Chaque diffuseur national met l’accent sur les équipes du pays, souvent au détriment de certaines performances « étrangères » exceptionnelles. Par contre, la webdiffusion permet maintenant de tout relayer sur écran, faut-il souligner.

Le sport sert aussi à la promotion et au prestige national. Berlin, 1936, ça vous dit quelque chose ? Le régime fasciste de Mussolini a également utilisé les JO pour promouvoir la supériorité de la « race italienne » dès 1928, à Los Angeles. Le sport a servi à la continuation de la guerre froide par d’autres moyens. Les Olympiques concentrent à l’extrême cette stratégie de propagande. Le sport et les idéologies politiques avancent en cordée.

« De tous les jeux d’influences culturelles, de tous les soft powers, le sport demeure le plus rugueux, le plus agressif, dit le professeur. […] Le sport a tendance à jouer ce rôle de conservatoire patriotique, parce qu’il n’y a plus d’autres lieux où le sentiment patriotique s’exerce, où il est exalté, où il est entretenu. »

Les rapports serrés entre les instances sportives internationales et les pays liberticides n’améliorent pas le portrait général. La Chine va présenter les prochains Jeux olympiques d’hiver, comme la Russie l’a fait en 2014. L’exploitation de travailleurs sur les chantiers de la Coupe du monde de soccer au Qatar en 2022 en fait « une prison à ciel ouvert », selon une ancienne ambassadrice du Népal dans cet émirat ; les accidents de travail y auraient déjà fait plus de 6500 morts.

Le professeur Clastres souhaite des réformes profondes du système sportif mondial. « Les Jeux ne devraient pas être accordés à des pays antidémocratiques, conclut-il. Ou alors à la seule condition de garder la parole libre sur des droits fondamentaux : de circuler, de penser, d’aimer, de critiquer… D’autant plus que les rencontres mondiales offriraient une formidable vitrine à des causes et à des valeurs justes. »

Jeunes sportifs, vieux spectateurs

Les cassures générationnelles s’accumulent dans nos sociétés ; le monde du sport n’y échappe pas. Les jeunes votent de moins en moins, regardent peu la télé, boudent le théâtre. Ils se désintéressent aussi de plus en plus des grandes manifestations sportives. À Wimbledon, par exemple, le blanc domine autant sur les shorts des joueurs de tennis que sur les têtes des spectateurs.

« Il y a longtemps, à peu près deux décennies, que les moins de 45 ans ne regardent plus les Jeux olympiques, résume le professeur Patrick Clastres, de l’Université de Lausanne. Le décrochage est très fort et le CIO en a conscience. »

Les réactions apparaissent ; de nouvelles disciplines sont introduites. Il y aura cinq nouvelles disciplines aux Jeux de Tokyo : le surf, l’escalade sportive, le karaté, le baseball et le rouli-roulant. En 2024, Paris ajoutera le breakdance — oui, oui, la danse hip-hop —, ce qui ne plaît d’ailleurs pas à tous les adeptes de cette discipline bien difficile à réduire à un pointage.

« La difficulté, c’est de trouver un partenaire avec lequel contractualiser, c’est-à-dire une fédération internationale crédible », explique le professeur Clastres. Pour le breaking, sans instance internationale forte, le CIO s’est rabattu sur la World DanceSport Federation qui organise des compétitions de danse sociale et des shows comme Dancing with the Stars.

Pour le reste, les sports en lice n’ont pratiquement pas bougé depuis la fin du XIXe siècle. Car chaque volonté de réforme soulève des réactions chez les pays qui voient diminuer leurs chances de médailles. Les États-Unis, l’Iran et d’autres pays du Caucase ont d’ailleurs bataillé ferme au début du XXIe siècle pour empêcher le retrait de la lutte. Et l’escrime résiste encore.

Le CIO mise aussi maintenant sur le sport électronique pour assurer le renouvellement de son public. L’organisation envisage de donner une place aux sports virtuels aux Jeux de Los Angeles, en 2028. Une première compétition a été organisée ce printemps en préparation des Jeux de Tokyo « dans le but de mobiliser les gamers, les amoureux des e-sports et des sports virtuels du monde entier ». Le site Web olympique a relayé des compétitions sur écran de baseball, de cyclisme, d’aviron, de voile et même de course automobile.

 

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