Des Jeux olympiques pas comme les autres, COVID oblige

Toutes ces règles et contraintes particulières n’altéreront pas fondamentalement l’expérience olympique des participants, estimait il y a quelques semaines le p.-d.g. de l’Institut national du sport du Québec (INS), Gaëtan Robitaille.
Photo: Shuji Kajiyama Associated Press Toutes ces règles et contraintes particulières n’altéreront pas fondamentalement l’expérience olympique des participants, estimait il y a quelques semaines le p.-d.g. de l’Institut national du sport du Québec (INS), Gaëtan Robitaille.

On l’aura compris depuis longtemps : les Jeux de Tokyo ne seront pas des Jeux olympiques comme les autres. La route pour s’y rendre a été plus longue et plus incertaine qu’à l’habitude, mais il n’y a pas que cela. Soumis à des règles sanitaires strictes et privés de la présence de spectateurs, ses participants se dirigent-ils vers quelque chose qui s’annonce déjà comme un rendez-vous manqué ?

Faisant face à une recrudescence des cas de COVID-19, les autorités japonaises se sont finalement résolues jeudi à tenir l’événement essentiellement à huis clos en étendant au public nippon l’interdiction d’accès aux sites de compétitions déjà annoncée au mois de mars pour le public étranger. La décision a été prise quelques heures après la remise en place de l’état d’urgence dans la grande région de Tokyo pour une quatrième fois, cette fois jusqu’au 22 août. Seules les épreuves tenues dans d’autres départements plus éloignés accepteront encore des spectateurs japonais, quoiqu’en nombre restreint.

Le Japon est aux prises avec une pandémie moins sévère que dans plusieurs autres pays, mais qui s’est accélérée ces derniers mois au sein d’une population dont seulement le quart a reçu au moins une dose de vaccin. Prévus du 23 juillet au 8 août, « les JO de Tokyo devaient être une occasion rare de ressentir le pouvoir du sport dans des stades pleins de supporteurs. Mais nous faisons face à une expansion de cas de COVID-19 », a expliqué la présidente de Tokyo 2020, Seiko Hashimoto.

On savait déjà qu’en plus d’être soumis à de multiples tests de détection et mesures de distanciation physique, les quelque 11 000 athlètes ne pourraient pas arriver au Village olympique plus de sept jours avant leurs compétitions et devraient avoir quitté le pays au maximum deux jours après. Gardés dans l’intervalle dans une bulle, ils ne pourront essentiellement se trouver que dans leur logement sur place, sur leurs lieux d’entraînement et de compétition, ainsi que dans les navettes spéciales les transportant d’un endroit à l’autre.

Toutes ces règles et contraintes particulières n’altéreront pas fondamentalement l’expérience olympique des participants, estimait il y a quelques semaines le p.-d.g. de l’Institut national du sport du Québec (INS), Gaëtan Robitaille, aux premières loges pour suivre la préparation des athlètes d’élite québécois en vue des Jeux. « Ce ne sera pas des Jeux diminués, mais des Jeux différents. Du côté sportif, je m’attends à un niveau de performance aussi élevé. Pour les athlètes, l’expérience ne sera pas la même que pour des Jeux ordinaires, mais l’événement aura la même importance. Ça restera, pour plusieurs, cet événement extraordinaire qui n’arrive qu’une fois dans la vie. »

L’effet des estrades vides

À l’instar de plusieurs autres observateurs, l’analyste d’athlétisme Laurent Godbout prévient que l’absence de compétition internationale depuis des mois à cause de la COVID-19 a empêché les athlètes de suivre la progression des uns et des autres, ce qui pourrait réserver quelques surprises — bonnes et mauvaises — aux compétiteurs canadiens. « Ce qui est sûr, c’est qu’on n’aura pas le droit de se plaindre de leur performance. Ils ont dû se préparer dans des conditions tellement difficiles. »

La perspective d’un stade olympique vide ne le réjouit pas. « C’est sûr que ça va faire drôle. En même temps, ça ne sera pas un si grand changement pour nos athlètes canadiens : la faible attention qu’on accorde ici au sport amateur est souvent tellement désespérante », dit-il, mi-farceur, mi-amer.

Qui sait, l’absence de spectateurs pourrait même servir la cause du Canada, explique le physiologiste François Bieuzen. « Il y a des athlètes pour qui c’est un vrai facteur de motivation d’avoir un public, qu’il soit favorable ou hostile. Mais il y en a d’autres aussi qui sont vite distraits, qui ont plus de mal à garder leur concentration. Et ces athlètes-là sont très contents d’avoir peu de public. » C’est le cas, par exemple, de la majorité des membres de l’équipe canadienne de boxe que l’expert encadre.

Actuellement au Tour de France, le cycliste Guillaume Boivin y a retrouvé avec bonheur une foule pour encourager les coureurs après un an et demi de compétitions sans public. « C’est quelque chose qu’on apprécie énormément parce que ça pousse vraiment et que ça crée une ambiance particulière », dit le cycliste sur route de 32 ans, qui en sera à ses premiers Jeux. Mais si ce n’est pas le cas au Japon, « c’est correct, on vivra avec », dit-il.

Une affaire de famille

La COVID-19 a non seulement forcé la nageuse artistique Jacqueline Simoneau à faire des compétitions devant des gradins vides, mais aussi de façon virtuelle — c’est-à-dire que sa performance était captée sur vidéo pour être jugée. « C’est comme une vidéoconférence sur Zoom. Il manquait l’énergie de la foule et le regard des juges qui te suivent depuis le bord de la piscine. »

Seule membre de l’équipe canadienne dotée d’une expérience olympique, la Québécoise reconnaît qu’elle trouvera difficile de ne pas avoir ses parents dans le public à Tokyo. « Pour mes premiers Jeux à Rio, j’étais nerveuse, excitée, stressée. J’avais des papillons dans le ventre. Mais le seul fait de pouvoir apercevoir ma mère dans les estrades m’avait rassurée. Je me suis dit que ça allait être correct. »

Il n’y a rien que Sylvain Blais aurait aimé plus que de pouvoir faire le voyage à Tokyo ce mois-ci. Son fils de 26 ans, Marc-Antoine Blais-Bélanger, s’est qualifié ce printemps pour les Jeux olympiques d’été après 16 ans d’escrime. « Tout parent se dit toujours que, si son enfant se rend un jour aux Jeux olympiques, il voudra y être pour l’accompagner et l’encourager. On est tellement contents et fiers de lui. Ça représente une consécration après d’immenses efforts et sacrifices de sa part. En plus, ma femme rêvait d’aller au Japon. C’est drôle que, cette fois, on soit bloqués ici, parce qu’au fil des années, on l’a suivi dans des endroits parfois tellement perdus et bizarres. Mais on n’a pas le choix : il faudra le suivre à distance. Je peux vous dire que ce sera une fête à la maison ce jour-là ! »

Une expérience humaine

Il n’y a pas que le contexte de compétition qui sera changé à Tokyo, il y a aussi tout ce qui l’entoure (et qui compte normalement pour beaucoup dans ce qu’on qualifie d’esprit des Jeux), dit la psychologue et spécialiste en préparation mentale à l’INS Amélie Soulard. « Ça va être des Jeux très réglementés. Ça va rouler au quart de tour, ça, c’est certain ; on connaît le génie des Japonais pour l’organisation. Mais je n’ai pas l’impression que ça va être des Jeux très festifs. »

Or, l’expérience olympique ne se limite pas à savoir qui est le meilleur dans son sport dans le monde. C’est aussi — et beaucoup — une fête de la jeunesse et du sport, une occasion de se mêler à des athlètes d’autres pays et d’autres disciplines, d’aller à la rencontre du pays et de la population qui nous accueillent, explique l’experte. « Pour les athlètes qui ont vécu d’autres Jeux, ce qu’ils en retiennent d’abord et avant tout, c’est souvent cet aspect social, justement. Oui, on va là pour performer et, idéalement, pour remporter une médaille. Mais dans 5 ans, dans 10 ans, la médaille sera dans un tiroir ou, au mieux, accrochée sur un mur. Ce qui reste, ce sont les sourires, ce sont les rencontres, les moments de joie qu’on a eus. [Aussi], ce qu’on dit aux athlètes, c’est de ne pas se laisser distraire par toutes les contraintes auxquelles ils feront face et de se concentrer sur ces moments de joie, ces sourires et tous ces autres petits bonheurs qu’ils pourront trouver quand même. Il n’y a pas une pandémie qui doit leur enlever cela. »

Quand même chanceux

Hugo Barrette considère toutes ces contraintes sanitaires et autres contrariétés avec philosophie. « On est juste contents d’être là », dit le coureur cycliste sur piste, qui en sera à ses deuxièmes JO. « Il faut se rappeler qu’on est déjà chanceux d’avoir des Jeux cette année et que, sans toutes ces règles, on ne pourrait pas courir. C’est sûr que, s’il n’y a pas de public dans les estrades, ça va être étrange, et que tout le monde aurait préféré pouvoir sortir de sa bulle pendant les Jeux et visiter un peu le Japon après — c’est une culture tellement fascinante —, mais ça nous laissera plus de temps à passer avec les nôtres à la maison. »



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