Plongée dans le repaire montréalais des athlètes olympiques

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Des athlètes de haut niveau s'entraînent au plongeon à l'Institut national du sport du Québec.

La pandémie de COVID-19 est venue bouleverser le quotidien des athlètes olympiques, mais a aussi permis à leurs préparateurs d’approfondir leurs connaissances en vue des Jeux de Tokyo. Visite dans leur repaire de l’Institut national du sport du Québec.

L’endroit est à la fois bien visible et mystérieux. Logé dans la base du mât du Stade olympique de Montréal, l’Institut national du sport du Québec (INS) domine de sa haute façade de verre tout un côté des bassins de natation du centre sportif du Parc olympique. Mais pour le commun des mortels, c’est le plus près qu’il n’approchera jamais de ses 150 000 pieds carrés de plateaux sportifs, salles d’entraînement, cliniques de soins, laboratoires, locaux de réunion, bureaux et lieux de détente où s’active une petite armée d’experts et de scientifiques au profit de quelque 550 athlètes de haut niveau, 2000 athlètes de la génération montante et 900 entraîneurs.

Membre d’un club sélect de quatre instituts olympiques au Canada, l’INS sert de vaisseau amiral à un réseau d’une trentaine de centres d’entraînement répartis à travers le Québec.

L’accès y est devenu encore plus restreint avec la pandémie, les pouvoirs publics ayant exceptionnellement accordé aux espoirs olympiques le droit d’y retourner après un intermède de trois mois au début de la crise, mais à condition de respecter des règles sanitaires ultrastrictes. Le jour de notre visite à la fin du mois dernier, la place était presque vide, un grand nombre d’athlètes étant sur la route en préparation des Jeux, qui doivent se tenir du 23 juillet au 8 août, ou dans un dernier effort en vue de s’y qualifier.

« Ici, on n’est pas dans le sport de haut niveau, mais dans le sport de très très haut niveau, précise le p.-d.g. de l’INS, Gaëtan Robitaille. Ce qu’on souhaite offrir, c’est une maison où les athlètes peuvent s’entraîner, se développer, se faire soigner, étudier, manger et même socialiser. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir

Cela fait longtemps que la préparation des meilleurs athlètes n’est plus laissée à un seul entraîneur qui contrôlerait chaque facette de leur préparation, explique le directeur des sciences du sport à l’INS, Guy Thibault. « Aujourd’hui, les entraîneurs s’appuient sur des équipes intégrées de soutien constituées d’une panoplie de spécialistes : médecins, physiothérapeutes, masseurs, préparateurs mentaux, psychologues, physiologistes, biomécaniciens et techniciens de laboratoire. Toutes les sciences applicables au sport sont mises à profit, y compris l’ingénierie, l’informatique, l’intelligence artificielle et la robotique. »

À l’heure de la COVID

Tout ce petit monde n’a pas manqué d’être bouleversé par l’avènement de la pandémie, des règles sanitaires et du report des Jeux olympiques prévus l’été dernier.

Durant les premiers mois, chacun s’est retrouvé avec son petit gym à la maison à suivre des programmes d’entraînement préparés spécialement. Comme dans tant d’autres milieux de travail, le physiologiste François Bieuzen a, par exemple, dû se rabattre sur la vidéoconférence, mais dans son cas, pour suivre une vingtaine d’athlètes qui s’époumonaient sur des vélos stationnaires en même temps que des instruments de mesure transmettaient leurs signes vitaux à son ordinateur. « Ça marchait plus ou moins bien, mais c’était mieux que rien », dit-il.

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La situation a forcé à s’en remettre à un plus grand sens d’autonomie des athlètes. Cela fait longtemps que les experts encouragent les entraîneurs à s’engager dans cette voie, explique Guy Thibault. « On ne veut pas de robots. La pandémie a montré qu’on avait eu raison. »

Avec le retour des athlètes à l’INS et la prolongation de la pandémie, on en a profité pour tester et accélérer le développement de nouvelles technologies. On a notamment mis au point un masque de protection permettant aux athlètes de mieux respirer à l’effort, et ce, y compris dans la piscine pour les joueurs de water-polo. À défaut de pouvoir se frotter de près à des partenaires d’entraînement en chair et en os, les boxeurs ont, quant à eux, affiné leurs réflexes contre des attaques venant de lunettes de réalité virtuelle.

L’un des plus gros défis pour les athlètes et leurs préparateurs a été de voir leurs plans sans cesse bouleversés par la pandémie, dit Gaëtan Robitaille. « Il n’y a rien que le sport de haut niveau déteste plus que l’incertitude et le changement. [Or,] plusieurs athlètes n’ont su qu’à la toute dernière minute quand et comment ils étaient censés se qualifier. »

Dépressions et succès surprise

Amélie Soulard confirme que les derniers mois ont été très durs sur le moral des troupes. Pour les athlètes qui voyaient Tokyo comme leurs derniers Jeux olympiques avant de passer à autre chose dans leur vie, le report de l’événement est d’abord apparu « comme une année de trop » qui les a obligés, pour retrouver leur motivation, « à rechoisir leur sport, à retomber amoureux de leur sport », rapporte la psychologue et spécialiste en préparation mentale.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir

Puis est survenue la deuxième vague de COVID-19 à l’automne. « Elle a frappé particulièrement fort en venant rajouter une couche d’incertitude », témoigne Amélie Soulard. On savait déjà les athlètes d’élite plus exposés aux troubles anxieux, à la dépression et aux troubles alimentaires que le reste de la population. « Mais la pandémie est venue exacerber ces problèmes avec, peut-être pour seul point positif, l’effet de mettre en avant les besoins en santé mentale des athlètes. »

François Bieuzen confirme que le cours de la préparation des athlètes cette année n’a jamais cessé de changer et d’être perturbé, même sur des périodes aussi courtes que quelques semaines. Et pourtant, toutes les mesures de performance indiquent que ses athlètes en boxe, en patinage de vitesse courte piste ainsi que ceux de plusieurs autres sports ont plus progressé sur le plan physique, tactique, technique et mental, que durant toute autre période équivalente.

Il n’y a rien que le sport de haut niveau déteste plus que l’incertitude et le changement

Comment expliquer cela ? « Difficile à dire », répond l’expert. Peut-être que le fait d’avoir plus de temps devant soi et de ne pas avoir à se préparer pour des compétitions a permis de mieux soigner des blessures et de mieux se concentrer sur l’atteinte des objectifs d’entraînement ? Peut-être que des athlètes moins doués ou avec moins d’expérience n’auraient pas obtenu les mêmes résultats. « Mais cela montre qu’il n’y a pas qu’une seule bonne façon de se préparer. »

Le verdict de Tokyo

« La grande incertitude est de savoir où se situe la concurrence, dit François Bieuzen. Il y a eu beaucoup de diversité dans la réalité et les stratégies de chaque pays. Et comme il n’y a presque pas eu de compétitions depuis des mois, c’est difficile de savoir. On sera fixé à Tokyo. Qui sait, on aura peut-être de belles surprises ? »

Avant que ne survienne la pandémie, la principale inquiétude en vue de ces Jeux était la chaleur écrasante des étés tokyoïtes et leur indice humidex de 40. Mais la chaleur ne fait pas peur à Guy Thibault. Aussi nordique soit-il, le Canada s’avère un chef de file en matière de réduction des effets négatifs de la chaleur sur les performances sportives grâce à sa maîtrise des techniques de « prérefroidissement » des athlètes avant les compétitions à l’aide de bains de glace, de combinaisons refroidissantes ou de boissons glacées. « Il suffit d’abaisser la température interne des athlètes de 2 degrés au départ pour leur permettre de tenir le coup beaucoup plus longtemps. Notre avantage est si net que j’ai des confrères qui étaient déçus d’apprendre que le marathon avait été déplacé dans une région moins chaude du Japon », dit-il parlant de Sapporo.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir

L’expert s’attend aussi à ce que des pays cherchent à semer le doute dans les rangs de leurs adversaires en menant des opérations « d’intoxication ». « Il y en a toujours un qui arrive avec une soi-disant innovation surprise dont tout le monde parle et qui provoque un mouvement de panique chez les autres athlètes. C’est à nous de prévenir et de rassurer nos athlètes. »

À l’instar de la dernière année et demie, le facteur déterminant aux Jeux de Tokyo sera « la capacité des athlètes de s’adapter à l’incertitude », pense Amélie Soulard. « On est encore aujourd’hui en train de préparer avec les athlètes ce qu’on appelle leur plan de contingence », expliquait-elle vendredi. « Qu’est-ce qu’on fait si notre entraîneur a un résultat positif à la COVID et est forcé de s’isoler avant la compétition ? Qu’est-ce qu’on fait si c’est à nous que cela arrive ? Qu’est-ce qu’on fait si un concurrent qui était favori ne participe finalement pas à la compétition et qu’on a soudainement une chance de remporter une médaille ? Comment on va gérer la pression ? Ce sont toutes des choses qui vont se produire et auxquelles il faut se préparer. »

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