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Hors-jeu - Le destin d'Amélie

Il ne fallait pas arriver en retard, hier matin, au stade pharmaceutique du centre de tennis Jarry. Pourtant, plusieurs personnes arrivent en retard. Vous savez comment les gens sont: ils partent à la dernière minute pour se donner plus de temps pour relaxer, ils prennent leur char, puis, étant à la dernière minute, se retrouvent hyperstressés à l'arrivée parce qu'il y a un embouteillage pour l'accès au stationnement et qu'ils vont être en retard puisque tout le monde a pris le temps de relaxer avant de partir.

En plus, voulez-vous bien me dire pourquoi il n'y a pas de feu vert clignotant pour donner priorité sur virage à gauche à ceux qui arrivent du sud par Saint-Laurent, ce qui fait que les chars passent un à un, ça n'a pas de foutu bon sens et ça, ça, ça c'est la Ville, ça monsieur, mais qu'est-ce qu'elle fait donc, la Ville?

Ce n'est pas comme au centre de conditionnement physique Fit For Life, qui est justement situé au coin de la rue où il n'y a pas de feu vert clignotant. Chez Fit For Life, il y a un service de valet pour le parking. Comme ça, on n'a pas besoin de marcher depuis son char jusqu'au gymnase pour aller faire de l'exercice. Un jour, je n'ai pas de doute là-dessus, vous m'expliquerez l'humain.

Bref, il ne fallait pas arriver en retard si on voulait voir Karolina Sprem faire exploser un set. Pas contre n’importe qui, non chers amateurs de sport. Contre Amélie Mauresmo, troisième joueuse au monde, championne en titre à Montréal, belle tête de tennis et jeu à l’avenant, et, cela ne fait guère l’ombre du reflet d’un doute, favorite des supporters locaux. Exploser, comme dans haute intensité, comme dans frapper chaque coup comme le dernier (c’est du Corneille, pas Rodrigue as-tu du coeur, l’autre), comme dans briser le service de la grande Amélie dès le premier jeu puis au neuvième pour gagner 6-3, comme dans passer régulièrement des services à 184, 185, 186, 187, 188 et jusqu’à 190 km/h.
«Au premier set, elle a incroyablement bien joué», commentait d’ailleurs Mauresmo à propos de la Croate de 19 ans (19e au classement mondial et révélation des derniers mois sur le circuit féminin) à l’issue du match, en des moments plus heureux. Et on aurait effectivement été tenté de parier, après la manche initiale, sur les chances de Sprem. On aurait parié si ce n’avait été illicite même si le Casino de Montréal fait partie des commanditaires de ces Internationaux de tennis du Canada — bizarrerie de la même mouture que l’interdiction de fumer dans l’ancien stade du Maurier et les appels répétés de l’annonceur maison aux spectateurs à fermer leurs foutus cellulaires alors que nous vivons au rythme de la coupe Rogers, oui, vraiment, un jour, il va falloir que vous m’expliquiez l’humain.
On aurait parié parce qu’il est dans notre nature de nous laisser transporter par le rythme et de suivre la direction du vent, mais dans le sport en général et le tennis en particulier, n’est-ce pas, il ne faut jamais s’énerver. Ce n’est pas fini tant que l’annonceur maison n’a pas dit O.K., allez-y, rallumez-les vos cellulaires et ayez ces conversations importantes qui ne peuvent pas attendre, ça vous fera d’ailleurs marcher un peu, tous les gens qui parlent dans un cellulaire alors qu’ils sont debout font les cent pas comme s’ils attendaient que les toilettes se libèrent, on ne sait pas pourquoi.
Et de fait, c’était loin d’être terminé. Il fallait encore compter sur deux éléments. 1. Quand on frappe aussi solidement tant du côté droit que du revers que Sprem, dit Mauresmo, quand on «temporise pas ou peu», on prend des risques, on ne peut pas toutes les placer, on commet des erreurs non provoquées. 2. Mauresmo est une vieille (25 ans, mais bon, tout est relatif comme disait qui donc déjà?) rusée capable de tout retourner comme un mur et de servir elle-même des petits pois numéro un Canada de fantaisie lorsque les circonstances le commandent.
Or donc. Deuxième set, les services de Karolina Sprem ont commencé à ralentir. Dans les 170 km/h, les 160, les 150. Mauresmo en a profité. Deux bris et elle menait 3-0, un troisième et elle s’emparait de la manche 6-2.
Puis vint la belle. Cognant toujours avec énergie, Sprem se retrouva à 2-2 et fut chanceuse de gagner le jeu suivant, où elle se rendit coupable de deux doubles fautes. Mais à 3-3, l’eau prit le pas sur le gaz. Deux autres doubles fautes, bris encaissé à zéro, et il ne restait à Mauresmo qu’à compléter l’ouvrage. Résultat: 3-6, 6-2 et 6-4, un affrontement et un ticket pour la demi-finale pour la Française, qui affrontera aujourd’hui la Russe Vera Zvonareva, tombeuse en après-midi de la jeune prodige russo-française de 16 ans Tatiana Golovin.
Ce sera la quatrième fois que les deux en viendront aux prises — même s’il est temps de se demander si on ne devrait pas plutôt innover avec l’expression «en venir aux balles» —, Mauresmo ayant gagné toutes leurs rencontres précédentes. Mauresmo, qui a remporté ses trois premiers matchs de cette coupe Rogers en trois sets mais qui déclarait avoir «beaucoup mieux joué» hier que mardi et jeudi, pourrait du reste être la seule non-Russe à figurer au carré d’as, puisqu’en plus de Zvonareva (10e tête de série), Elena Likhovtseva (39e au classement WTA) s’est qualifiée hier en battant Jennifer Capriati, et Anastasia Myskina (troisième tête de série) jouait en soirée.
Pour sa part, Sprem a dit qu’elle était un peu nerveuse en début de rencontre et qu’au bout du compte, elle n’était pas si heureuse que ça de son match. Quelqu’un lui a fait observer qu’elle atteignait souvent les derniers tours de tournois récemment, sans paraître capable d’assener le coup de grâce. Il lui a demandé si toute cette intensité déployée n’était pas une cause de fatigue, cause elle-même d’échec aux moments cruciaux. «Non, a-t-elle répondu. Plus on avance dans la semaine, plus c’est difficile, parce que les joueuses qui restent sont meilleures... » C.Q.F.D.
Par ailleurs, pour une allusion fine au fabuleux destin d’Amélie, désolé, vous devrez aller voir ailleurs.
***
Karolina Sprem partie, une dernière note qui n’a rien à voir concernant le tennis croate. Cette année, à Wimbledon, Tim Henman a été défait par le Croate Mario Ancic, 19 ans. En 2001, Henman avait succombé devant le Croate Goran Ivanisevic. Trois autres joueurs croates ont atteint le top 50 mondial ces quelques dernières années, à savoir Niki Pilic, Zjelko Franulovic et Marco Ostoja.
Or, qu’ont en commun les cinq? Ils viennent tous de la ville de Split. Mieux: ils viennent tous de la même rue. La rue Firule, à l’extrémité de laquelle se trouve un club de tennis qui, faut-il croire, forme des champions à un rythme à peine moins soutenu que Star Académie.
Un voisin, Veso Matijas, a toutefois déclaré que le succès des résidants de la rue Firule tenait plutôt à «l’atmosphère méditerranéenne spéciale» qui règne sur les lieux.
Ce que la vie nous réserve comme occasions d’émerveillement, des fois.