Hors-jeu - Tant qu'on a la santé

Karolina Sprem
Photo: Agence France-Presse (photo) Karolina Sprem

Dans la grande encyclopédie du tennis que vous ne possédez malheureusement pas mais on est là pour ça, à la rubrique «Ascension dont la fulgurance laisse baba», il y a d'excellentes chances de retrouver le nom de Karolina Sprem. De même, si vous discutez le bout de gras avec un expert qui connaît le tabac, il vous dira certainement que Sprem est aussi présente à la section «Avenir d'autant plus prometteur qu'elle est bien dans sa tête» et au chapitre «Non mais quelle garnotte quand même».

Imaginez si vous en avez le temps: pas plus tard qu'au début de l'an dernier — 2003 selon le calendrier grégorien —, Karolina Sprem occupait le 273e rang au classement mondial. Douze mois plus tard, après notamment cinq championnats dans le circuit ITF (dont quatre de suite) et deux finales de tournois WTA atteintes après être passée par les qualifications, elle se trouvait en 59e place.

Et voici qu'elle est arrivée à la coupe Rogers en possession du 19e rang, ayant au passage fait les frais d'un quart de finale à Wimbledon, où elle a battu Venus Williams au deuxième tour.

Hier matin, par un temps venteux et frisquounet à l'image de cet été pourri, Sprem, 12e tête de série, a surpris la Japonaise Ai Sugiyama, septième favorite, en deux manches de 6-3 et 6-4, se taillant ainsi une place en quarts de finale des Internationaux de tennis du Canada. Une victoire qu'elle a attribuée à une bonne concentration et au fait qu'elle ne s'était pas mise de pression inutile sur les épaules — vous êtes-vous d'ailleurs déjà demandé pourquoi la pression repose toujours sur les épaules, pas sur la tête, mettons, ou l'omoplate, ou l'ischio-jambier, ou l'épiploon? Elle a dit qu'elle s'était rendue sur le terrain en se proposant d'avoir du plaisir et de gagner si possible et qu'elle avait essayé de ne pas se laisser influencer par les éléments extérieurs, comme l'été pourri, pour prendre un exemple au hasard. Vous savez, dans le sport en général et dans le tennis en particulier, on échafaude souvent de fumeuses théories pour expliquer ceci ou cela et pourquoi les choses se passent comme elles se passent et pas autrement et pourquoi ce qui est arrivé n'est pas ce qu'on avait prédit, alors que la réalité est beaucoup plus simple: je vois la balle, je frappe la balle, et qui frappe mieux la balle gagne la partie et c'est tout.

Et pour frapper, elle frappe, Karolina. Cette garnotte dont il est question, c'est un service dont vous n'avez guère le temps de songer à vos vieux péchés avant de le retourner.

Malheureusement, Sprem se produisait hier sur le court numéro 1 où il n'y a pas d'afficheur de vitesse des services, ce qui fait qu'on ne peut vous donner de chiffres précis pour vos archives, mais elle raconte qu'elle en a passé un à 187 km/h «ou quelque chose du genre» à Wimbledon. Ajoutez à cela un jeu de fond de terrain méthodique et vous obtenez un taux de succès appréciable.

Donc, pour nous résumer, Karolina Sprem a 19 ans et elle est Croate. Elle est le seul membre de sa famille à jouer au tennis, une discipline qu'elle a embrassée il y a quelques années, comment dire, «pour le fun». À vue de pif, elle semble d'ailleurs beaucoup rigoler dans la vie. Pour les angoisses existentielles, vous feriez mieux d'aller voir une bonne pièce de Shakespeare.

Et quels motifs invoque-t-elle pour expliquer sa fulgurante ascension qui laisse baba? En deux mots: travailler fort. «L'an passé et cette année, j'ai travaillé vraiment fort», disait-elle au terme de son match. Mais encore? «Ce qui est important, c'est que je suis en santé et que je n'ai pas de blessures.» Et là, messieurs dames, je tiens à attirer votre attention: tant qu'on a la santé, tout est possible. Jetez un coup d'oeil à la liste des absentes pour raisons médicales et vous ne tarderez pas à constater que la blessure est la pire ennemie de l'athlète. En fait, pour tout dire, il y en a, j'en connais, qui soutiennent que le sport et la politique ne doivent jamais être mêlés, mais ils ont tout faux: dans les deux cas, la santé est la première priorité.

En quart de finale aujourd'hui, Sprem affrontera donc pour la première fois de sa brève carrière Amélie Mauresmo, deuxième tête de série (mais en réalité première puisque Serena Williams n'est pas là en raison d'une pire ennemie au genou, un peu comme les lignes 4 et 5 du métro de Montréal sont en réalité les lignes 3 et 4 parce qu'il n'y a pas de ligne 3). Une grosse commande, comme dirait mon épicier. Mais elle abordera les choses exactement comme elle le fait d'habitude: je vois la balle, je frappe la balle. But de l'exercice: s'amuser. «Je n'ai pas grand-chose à perdre», dit-elle.

Parlez-moi d'une attitude.

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Puisqu'il est question de belles jeunesses qui fulgurent et d'avenir radieux, il ne faudrait pas oublier la Française Tatiana Golovin. Vous en souvient-il, on vous racontait en début de semaine ce moment où, pendant que Golovin disputait son match de premier tour face à l'Allemande Anca Barna, tous les travailleurs de l'information qui se fait étaient occupés à poser des questions aux têtes de série dans un salon adjacent?

Bien voilà. Golovin a remporté hier après-midi une victoire de 6-7 (0), 6-3 et 6-4 contre l'Argentine Gisela Dulko, et elle participera aujourd'hui aux quarts de finale. Elle qui était 345e au classement mondial en janvier dernier et qui, juste comme ça, occupe maintenant la 38e place après avoir atteint le quatrième tour aux Internationaux d'Australie et à Wimbledon (elle a également remporté le double mixte à Roland-Garros en compagnie de Richard Gasquet).

Golovin n’a que 16 ans et désolé si on se répète, mais elle est grande, elle est blonde, la Nature l’a enviablement confectionnée, elle vient de Russie et elle a été formée à l’académie floridienne de Nick Bollettieri. Née à Moscou, elle n’était âgée que de huit mois lorsque ses parents se sont installés en France, son père Grigori ayant accepté un poste d’entraîneur avec un club de hockey de Lyon. À sept ans, elle file aux États, où elle est demeurée sept ans. Elle a littéralement grandi chez Bollettieri avec Maria Sharapova, qu’elle aurait du reste affrontée aujourd’hui si celle-ci ne s’était inclinée hier soir devant sa compatriote Vera Zvonareva au terme d’un match enlevant en trois sets (voir autre texte en page des sports), mais leurs chemins se sont séparés il y a trois ou quatre ans comme il arrive si souvent dans la vie.

Côté carnet mondain, elle n'a pas de copain. En Angleterre, à l'occasion de Wimbledon, elle a déclaré en entrevue qu'elle attendait de rencontrer le prince... William. Vous pouvez imaginer ce que les tabloïds londoniens ont fait de ça.