Hors-jeu - On avait oublié Gisela

Vous savez un peu comment c'est dans la vie: vous vous planifiez une bonne histoire à raconter, avec une trame et un fil conducteur et tout, et puis ploc, sans crier gare, la réalité vient mettre son hideux nez en travers de vos projets.

Ainsi hier, puisqu'il est question de gare, le convoi russe tant attendu était-il en partance aux Internationaux de tennis du Canada. Attendu entre autres parce que ni les soeurs Williams, ni les Belges Henin-Hardenne et Clijsters, ni Lindsay Davenport ne sont là. En succession sur le court central du stade Uniprix, on avait droit à Dementieva, Sharapova, Petrova et Myskina. Quatre têtes de série, quatre joueuses parmi les 15 premières au classement mondial. Pour les non-intimes qui n'étaient pas là depuis le début de la semaine, Elena, Maria, Nadia et Anastasia.

Mais on avait oublié Gisela. Qui n'est pas russe et qui ne se trouve même pas dans le guide 2004 de la WTA. Gisela Dulko, pour être précis. Dix-neuf ans. Argentine. Quarante-troisième au classement de la WTA. Première véritable saison sous la grande tente, comme qu'on dit. Ces temps-ci, ce sont surtout les messieurs argentins qui font des leurs: Coria, Nalbandian, Gaudio, Chela. Chez les dames, on retrouve bien Paola Suarez au 13e rang mondial, mais elle a déjà 28 ans, ce qui est relativement jeune pour vous et moi mais un âge presque vénérable sur les courts.

On avait oublié Gisela, et elle s'est chargée de s'imposer à notre imaginaire en provoquant la première surprise de cette coupe Rogers. En 59 minutes en lever de rideau, elle a bousculé Dementieva, sixième joueuse au monde, en deux manches de 6-1 et 6-4. Dementieva, demi-finaliste l'an dernier à Toronto, devenait ainsi la première tête de série à tomber, et le convoi perdait un premier wagon (c'est une allégorie ferroviaire).

«La plus grosse victoire de ma carrière», commentait à l'issue du match Dulko, qui s'est offert Martina Navratilova à deux reprises cette année, à Roland-Garros et à Wimbledon, tournois auxquels elle a atteint chaque fois le troisième tour. «C'est la meilleure joueuse que j'aie battue.»

Dulko a attribué son succès à un jeu solide en fond de terrain et à un service qui l'a bien servie (ce qui, faut-il croire, est la fonction première d'un service: servir). Mais évidemment, on voulait en savoir davantage: qu'est-ce qui explique cette soudaine progression dans votre parcours, parcours qui, oh!, n'est pas très long dans les rangs professionnels puisque vous n'êtes pas encore dans la vingtaine et que vous n'avez pas eu la chance d'admirer Bjorn Borg lorsqu'il tronçonnait l'opposition et vous souvenez juste un peu d'avoir vu la dernière grande Argentine à oeuvrer, Gabriela Sabatini, mais remarquez qu'en cette époque formidable que nous avons l'heur de traverser, cela ne signifie plus grand-chose, tenez, saviez-vous que LeBron James, le jeune prodige de basket, n'a que 18 ans et a déjà fait l'objet de deux biographies? Personnellement, il m'arrive de me demander ce que l'on peut bien écrire dans la biographie d'un gars de 18 ans. Chapitre I: le sevrage? Chapitre II: la maternelle? Chapitre XXXIV: un slow au bal des finissants?

Mais on s'écarte. En fait, Gisela a expliqué qu'elle avait dû s'expatrier pendant deux ans en Floride pour des raisons d'entraînement et de commandite. Or c'est bien agréable la Floride et ses plages et son soleil resplendissant et ses pamplemousses et son Lightning de Tampa Bay, mais à la longue, on peut ressentir le mal du pays. La jeune fille est donc rentrée à Buenos Aires, près de sa famille — son frère Alejandro l'inspira à entreprendre le tennis et est toujours son entraîneur —, où elle est beaucoup plus heureuse. Ajoutez à cela une année supplémentaire de maturité, et vous obtenez un jeu fluide et dense et, sait-on jamais, une étoile ascendante au firmament du smash, pour reprendre l'expression de Tycho Brahé.

Et puisque vous aimez tout savoir, on peut aussi souligner que les deux petits trucs que Dulko n'aime pas sont les gens qui parlent anglais trop vite et les étrangers qui lui donnent des conseils sur sa technique. Elle est par ailleurs superstitieuse au point de ne pas marcher sur les lignes.

Quant à Dementieva, qui a un peu aidé sa propre déconfiture en commettant 10 doubles fautes, elle a raconté qu'elle ne se sentait pas plus à l'aise qu'il ne le faut en pareilles circonstances, qu'elle se trouvait trop lente sur une surface rapide et qu'elle ne pourra malheureusement pratiquer le français qu'elle maîtrise déjà fort correctement puisqu'elle doit s'en retourner à Moscou.

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Le train s'est par la suite remis sur les rails avec la victoire de Maria Sharapova, sixième tête de série, 6-1 et 6-4 face à la Portoricaine Kristina Brandi, 51e au classement WTA, ennuyée par une blessure à un pied qui a interrompu la rencontre et brisé le rythme. Vous avez déjà entendu parler de Maria Sharapova? Oui, elle est grande, elle est blonde, elle a 17 ans, on la montre partout et puis bon, ça va hein.

Mais ça s'est regâté en fin d'après-midi, quoique ce soit par une autre Russe, Elena Likhovtseva (39e au classement), que Nadia Petrova, huitième tête de série, s'est fait surprendre au terme d'un affrontement long et enlevant, 6-4, 6-7 (6) et 7-5.

Et Anastasia Myskina, gagnante de Roland-Garros, jouait en soirée, et Sharapova affrontera maintenant la Russe Vera Zvonareva, 10e tête de série, et Dulko se mesurera à Tatiana Golovin, une Française d'origine russe, et cette chronique vous parvient en direct de quelque part entre Saint-Pétersbourg et Vladivostok.

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Une sombre menace de boycottage plane sur le tennis olympique. En fait, il s'agit d'une histoire extraordinairement compliquée, du genre de celles auxquelles on a assisté au Canada ces dernières semaines. Que l'on résume: deux joueuses, Anca Barna (55e) et Marlene Weingartner (72e), satisfont aux critères de la Fédération internationale de tennis pour se rendre aux Jeux d'Athènes mais pas à ceux, plus élevés, du comité olympique allemand, qui ne les a pas incluses dans sa délégation.

En guise de protestation et pour faire pression auprès du Comité international olympique et du comité allemand, la WTA pourrait choisir de retirer les points au classement professionnel qui seront décernés, pour la première fois des Jeux, à Athènes. Ce qui, en plus d'une solidarité possible avec Barna et Weingartner, pourrait inciter des joueuses à ne pas y aller, enfin vous voyez un peu le portrait. J'espère.

Ce qui nous rappelle opportunément que l'olympisme était bien mieux quand il y avait juste six pays dans le monde et que tous les athlètes pouvaient y aller à la condition d'être tout nus.