Ces Jeux olympiques dont les Japonais ne voulaient pas

Des opposants à la tenue des Jeux olympiques manifestaient à Tokyo, lundi. Il n’est pas rare que la venue des Jeux olympiques soulève une certaine contestation dans les pays hôtes, mais cette fois, le phénomène a une tout autre ampleur.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse Des opposants à la tenue des Jeux olympiques manifestaient à Tokyo, lundi. Il n’est pas rare que la venue des Jeux olympiques soulève une certaine contestation dans les pays hôtes, mais cette fois, le phénomène a une tout autre ampleur.

Un nombre record de Japonais s’opposent à la tenue des Jeux olympiques cet été dans leur pays toujours aux prises avec la pandémie. Leurs gouvernements et les autorités sportives apparaissent toutefois bien décidés à aller quand même de l’avant, la raison économique et la peur de perdre la face étant plus fortes encore.

Il n’est pas rare que la venue des Jeux olympiques soulève une certaine contestation dans les pays hôtes, mais cette fois, le phénomène a une tout autre ampleur. Au début de la semaine, un sondage a révélé que plus de 80 % des Japonais s’opposaient à l’ouverture des Jeux de Tokyo prévue dans deux mois, à raison de 40 % qui souhaitent un nouveau report et 43 % qui en appellent à leur annulation pure et simple.

Ces chiffres représentaient une nouvelle hausse du niveau d’hostilité populaire résultant sans doute largement du fait que plus de 80 % des Japonais jugent la campagne de vaccination trop lente — avec seulement 4 % de la population ayant reçu au moins une dose —, que 70 % désapprouvent l’ensemble de la gestion de la crise par leur gouvernement, et que 88 % jugent que la situation ne pourra que s’aggraver avec l’arrivée de quelque 15 000 athlètes olympiques et paralympiques de partout dans le monde et des 90 000 officiels, entraîneurs, soigneurs, journalistes et autres membres de leur entourage. Cette crainte d’une accélération de la contagion d’un virus qui aurait fait jusqu’à présent environ 12 000 morts dans un pays de 125 millions d’habitants est on ne peut plus fondée, estime l’Association des médecins de Tokyo, qui en appelle elle aussi à une annulation des Jeux.

Toutefois, les autorités japonaises et sportives ne bronchent pas. Tout en élargissant les zones placées en état d’urgence, le gouvernement du premier ministre Yoshihide Suga a finalement approuvé, vendredi, l’utilisation des vaccins de Moderna et d’AstraZeneca, qui pourront venir s’ajouter à celui de Pfizer-BioNtech. On croit maintenant avoir fini de vacciner le quart de la population la plus vieille du pays quelque part durant la tenue des Jeux, prévue du 23 juillet au 8 août.

Le Comité international olympique (CIO) cherche aussi à se faire rassurant. Au moins 80 % des athlètes auront été vaccinés, dit-il. Ils seront testés quotidiennement. Confinés à leurs chambres d’hôtel et aux sites de compétition où l’on sait depuis le mois de mars qu’il n’y aura pas de public étranger, ils verront leurs interactions avec la population japonaise réduites au maximum. Leurs accompagnateurs, comme les représentants des médias étrangers, vivront eux aussi dans la même sorte de bulles.

Impératifs économiques

Mais pas question d’annuler ou de reporter encore une fois les Jeux qui étaient prévus l’été dernier, faisait déjà savoir le président du CIO, Thomas Bach, au mois de janvier. « Il n’y a pas de plan B. »

Cette fermeté ne surprend pas Milena Parent, professeure en gestion du sport et des événements sportifs à l’Université d’Ottawa. Les Jeux olympiques servent d’assise à un vaste édifice financier et sportif. Composés à 73 % de droits de diffusion et à 18 % de commandites, 90 % des 5,7 milliards $US de revenus du CIO sur un cycle de 4 ans sont retournés à parts égales, d’un côté, aux comités organisateurs des Jeux d’été et d’hiver, et de l’autre côté, aux fédérations sportives et aux comités olympiques de chaque pays dont c’est souvent la seule source de financement.

On comprend dans ce contexte comment un grand diffuseur, comme la chaîne américaine NBC, a pu réclamer et obtenir, par exemple, que les finales de natation aux Jeux de Pékin soient courues le matin plutôt que le soir, comme d’habitude, afin de pouvoir les présenter en direct aux téléspectateurs américains, dit l’experte. « On comprend aussi comment l’annulation des Jeux de Tokyo serait une catastrophe. »

Photo: Philip Fong Agence France-Presse Malgré l’opposition aux JO dans la population, les autorités japonaises et sportives gardent le cap.

Ces Jeux sont aussi une question de gros sous pour le Japon. Au dernier décompte, ils auraient coûté jusqu’à présent au moins 15 milliards. « Les gouvernements japonais accordent toujours beaucoup d’attention à l’économie », explique Bernard Bernier, spécialiste du Japon contemporain à l’Université de Montréal. « C’est sûr que le gouvernement doit chercher aujourd’hui à retirer des Jeux le maximum de retombées économiques encore possibles. »

Mais il y a plus que cela. Les Jeux de Tokyo 2020 était censés envoyer au monde le signal que le Japon avait enfin tourné la page sur cette terrible crise financière qui s’est abattue sur le pays dans les années 1990 et dont il a tellement eu de mal à se relever par la suite, dit l’expert. Et puis, « on ne veut pas perdre la face, en ne parvenant pas à tenir les Jeux comme on s’y est engagé ».

Quelle fête ?

En attendant, le pays est loin d’avoir l’esprit à la fête et à la fierté nationale qui devraient venir avec la tenue des Jeux. « C’est drôle, parce que autant il y avait déjà de l’excitation dans l’air à l’été 2019, autant on ne sent pas, ces jours-ci, que les Jeux olympiques s’en viennent », raconte Eugénie Pettigrew Leydier, une Québécoise qui vit à Tokyo avec son conjoint japonais et leurs trois enfants.

Peuple très discipliné, les Japonais appliquent systématiquement les gestes barrières et n’ont pas besoin de couvre-feu ni qu’on ferme les écoles, les bureaux ou les restaurants pour réduire toutes leurs interactions qu’ils ne jugent pas essentielles. Quant aux vaccins, les beaux-parents d’Eugénie ne savent toujours pas quand ils recevront leurs premières doses, bien que respectivement âgés de 73 et de 83 ans.

À 250 km au nord de Tokyo, la population de Fukushima se trouve un peu à l’envers du reste du Japon, explique Jimmy Fitzback, un Montréalais qui y vit depuis trois ans avec son épouse japonaise. Frappée par un terrible accident nucléaire en 2011, la ville devrait accueillir entre autres les compétitions de baseball et de softball durant les Jeux.

« Ici, le resserrement des règles sanitaires est vécu comme une grosse déception. On comptait beaucoup sur les Jeux pour se refaire une image et ramener chez nous non seulement des visiteurs étrangers, mais les Japonais aussi. »

Avec Associated Press

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