Un dernier sprint dans l'absolu

Après sa médaille d’argent à Sydney, Caroline Brunet a décidé de ramer quatre années de plus pour éviter de laisser des regrets dans le sillage de sa dernière course.
Photo: Pascal Ratthé Après sa médaille d’argent à Sydney, Caroline Brunet a décidé de ramer quatre années de plus pour éviter de laisser des regrets dans le sillage de sa dernière course.

À l'approche des Jeux olympiques d'Athènes, Le Devoir publie une série de portraits d'athlètes canadiens. Un rendez-vous avec nos espoirs olympiques, tous les samedis jusqu'au 7 août.

Dix-neuf ans que ça dure. Matin, midi, soir, tout le temps. Onze mois et demi par année, quatre ou cinq heures sur l'eau à exercer sa rythmique métronomique, le reste du temps à courir ou à lever des poids. L'Amérique, la Scandinavie, l'Asie, partout sauf chez elle. Un rythme infernal et terriblement exigeant qui aura, certes, donné à Caroline Brunet presque tout l'or du monde, mais aussi beaucoup de bobos. Un corps fatigué, usé, disait-elle déjà en 2000. Le genou, la hanche, un muscle fessier. Et malgré tout, elle sera encore dans son kayak à Athènes. «C'est pas vraiment de ma faute. Je suis comme possédée par ma propre passion.» Passion du kayak? «Non. De la réussite.»

Ainsi parle avec un petit sourire celle que les «vrais z'amateurs» de sports considèrent comme la plus grande des sportives québécoises, tous âges et disciplines confondus. Une athlète hors du commun, au palmarès international immense, une véritable bête d'entraînement et de course. Charpente sculptée aux milliers d'heures d'entraînement, technique imparable. Stature extrême. Tête de cochon, aussi, qui n'a pas hésité à quitter l'équipe nationale pour aller s'entraîner comme elle le voulait. L'essence même du sport, écrivait un Foglia admiratif devant cette fille capable de «coeur à corps au fil de l'eau».

Alors, c'est quoi, ce rire nerveux quand elle parle de réussite? «Bien, je sais que ce n'est pas très sain, cette espèce de quête d'absolu. Je suis une direction tellement précise que je n'ai jamais besoin de boussole. Je sais exactement où je m'en vais. Et même si c'est long, je ne peux pas faire autre chose. Faut que j'arrive où je veux aller.»

Assise au bord du bassin olympique où elle s'entraîne intensivement jusqu'à son départ pour l'Europe dans trois semaines, une casquette de commanditaires vissée sur la tête, Caroline Brunet raconte un drôle de quotidien: le sien, depuis l'âge de 16 ans (elle est rendue à 35). «Ce n'est pas quelque chose d'équilibré, ça ne peut pas l'être. Mais je suis équilibrée dans mon déséquilibre! Sinon... On vit avec six ou sept personnes à l'année, on s'entraîne jusqu'à ce qu'on ne puisse plus respirer, on dort, on mange. Ce n'est pas normal, tout ça! Mais c'est là que je suis bien.»

L'importance de gagner, et le vouloir

Cette espèce d'instinct de défonce à l'effort suprême, Caroline Brunet le développe depuis qu'elle est toute jeune. Depuis qu'elle voulait toujours battre ses amies de Lac-Beauport à la course après le souper, puis qu'elle a gagné sa première médaille d'or en kayak à 12 ans. À partir de là, c'est comme si sa vie n'avait été dirigée que vers un seul objectif: vouloir gagner. «La seule chose qui change avec le temps, c'est que l'importance de gagner disparaît. Le "vouloir", lui, augmente. Ce qui me pousse, c'est le fait de chercher à remporter une course, mais le résultat comme tel n'est pas une nécessité.»

La kayakiste affirme avoir compris au fil des ans qu'elle ne peut pas contrôler ce que les autres font. Gros changement de cap pour elle: l'or au bout n'est plus une fin en soi. «On ne peut pas faire ça seulement pour gagner, ce serait malade. Des années d'efforts pour une course de deux minutes tous les quatre ans? Non. Mais ça prend du temps pour être capable de mettre ça en perspective.» Quand même! «D'un autre côté, il n'y a personne qui s'entraîne de cette façon sans être là pour gagner.»

En 1988, Séoul est arrivé par hasard pour Caroline Brunet. Quatre ans plus tard, à Barcelone, elle réussit tout juste à atteindre la finale. Vient Atlanta: une première médaille d'argent. «J'étais contente, mais ça me prenait plus que ça», raconte-t-elle. Alors c'est Sydney, et Brunet ajoute quatre années de sueurs matinales et un paquet de médailles en Coupe et Championnats du monde entre les deux. Elle se rend donc en Australie en tête de file de la délégation canadienne, en portant un drapeau qu'elle aurait bien voulu voir au-dessus de sa tête et de la plus haute marche du podium le jour de la remise des médailles.

C'était sans compter sur des conditions météo exécrables — et une Italienne qui ne marchait pas à l'eau claire, selon beaucoup. Avec un bassin plein de vaguelettes et des vents forts, Caroline Brunet effleure l'or et touche finalement l'argent. À la télévision, elle semble détruite quand on la voit dans son kayak tourner en rond, cherchant à comprendre. Elle était invaincue sur cette distance depuis trois ans. «J'ai eu peur de ne pas savoir comment réagir, nuance-t-elle, je n'étais pas démolie. Mais j'appréhendais le fait que je n'aurais pas ce que je voulais. J'appréhendais l'idée de vivre avec une défaite.»

Alors, malgré les maux et l'envie de faire autre chose, Brunet a décidé de remettre son kayak à l'eau. «Une heure après Sydney, je savais que je serais à Athènes [K-1 500 m et K-2 500 m avec Mylanie Barre]. Mais je n'osais pas imaginer avoir à passer à travers tout l'entraînement encore une fois... Ç'a été dur, mais en même temps je ne connais pas vraiment autre chose, alors ça va. Mais là, c'est clair que ce seront mes derniers Jeux, même ma dernière course. C'est la fin.»

On l'imagine mal accepter de s'arrêter sans toucher la seule médaille d'importance qui lui manque. «Non. Peu importe le résultat, je n'aurai pas de regret. Avant, j'en aurais eu. Là, vous voyez, j'ai tout fait pour y arriver. Et ça, c'est une plus grosse satisfaction pour moi que de gagner comme tel: avoir tout fait au lieu de lâcher.»

Dans moins de cinq semaines, Caroline Brunet tournera donc la page sur une carrière unique dans l'histoire canadienne. «Ce sera un peu nostalgique. Mais j'ai tellement hâte de faire autre chose, tellement hâte... » Bon, elle doit partir au pas de course, séance de massage à 10h. Puis retour dans le bassin tout à l'heure. Et encore un peu plus tard, pour refaire d'autres longueurs. Mais elles semblent moins douloureuses maintenant: il y a un horizon nouveau au bout.