Climat toxique à Natation artistique Canada

Les athlètes ont raconté leurs difficiles parcours au sein de l’équipe nationale.
Photo: Moises Castillo Archives Associated Press Les athlètes ont raconté leurs difficiles parcours au sein de l’équipe nationale.

Abus physiques et psychologiques, harcèlement et négligence : cinq anciennes nageuses membres de l’équipe nationale de nage synchronisée de 2010 à 2020 ont décrit avec émotion, mardi matin, le climat toxique qui règne à Natation artistique Canada, une organisation contre laquelle elles souhaitent intenter une action collective.

Dans une sortie commune, Erin Wilson, Chloé Isaac, Gabriella Brisson, Gabrielle Boisvert et Sion Ormond, qui étaient âgées de 17 à 24 ans lorsqu’elles faisaient partie de l’équipe nationale, ont raconté la pression constante qu’elles subissaient pour perdre du poids.

Une pesée avait lieu toutes les semaines. « Mes capacités dans l’eau importaient peu. Le chiffre sur la balance était prioritaire », a mentionné Chloé Isaac, qui a confié avoir développé une anorexie et de la boulimie pendant son séjour parmi l’élite du pays. « Après huit heures d’entraînement, j’allais courir sur le tapis roulant. »

« Les cibles [fixées pour le poids] étaient malsaines », a ajouté Gabriella Brisson, spécifiant que plusieurs membres de l’équipe ont développé des troubles alimentaires. « Perdre du poids était la seule voie vers le succès. »

Erin Wilson dit même avoir été exclue de compétitions internationales non pas pour ses performances, mais parce qu’elle n’avait pas atteint son poids cible. « J’ai été réduite à un chiffre sur la balance. […] Je ne mangeais que des fruits et du yogourt. » En plus d’avoir souffert de troubles alimentaires, d’anxiété et de dépression, la jeune femme dit aussi avoir subi un choc post-traumatique.

On est forcés de garder le silence parce que nos rêves sont en jeu. Mais les athlètes n’ont pas à être brisés pour devenir des champions. 

 

Le climat était toxique, ont répété les cinq femmes, en multipliant les exemples. Les entraîneurs criaient contre les nageuses, les humiliaient publiquement et lançaient des commentaires dégradants ou encore racistes et misogynes à leur endroit.

La championne olympique Sylvie Fréchette accompagnait les cinq athlètes lors de leur prise de parole, mardi. « Je suis tellement désolée de ne pas avoir réagi plus tôt, leur a-t-elle dit. J’ai été là souvent. J’ai vu des choses, mais c’est tellement inculqué en nous que c’est comme ça que ça marche. Mais là, c’est assez. »

Quatre entraîneurs sont nommés dans la demande d’autorisation d’exercer une action collective déposée mardi en Cour supérieure contre Natation artistique Canada (NAC), dont l’entraîneur-chef actuel de l’équipe, Gábor Szauder.

L’organisation — qui ne nous a pas rappelés mardi — a renouvelé sa confiance à l’endroit de Gábor Szauder en octobre dernier, après le dévoilement des conclusions inquiétantes d’une enquête indépendante déclenchée à la suite de plusieurs plaintes sur le harcèlement et la culture de peur qui règnent dans l’organisation.

44 % des répondants disaient avoir été témoins ou avoir vécu des agressions psychologiques de la part des entraîneurs, du personnel de soutien ou d’autres athlètes. Et 39 % rapportaient avoir été témoins d’actes d’intimidation.

En point de presse mardi, les athlètes ont également dit avoir elles-mêmes alerté, par de nombreuses lettres, la direction de l’organisation sur les abus commis. Mais rien n’a changé, ont-elles déploré. « On m’a dit que je délirais et que je devais simplement faire mon boulot dans la piscine », a rapporté Chloé Isaac. « On m’a laissé entendre que ma résilience n’était pas assez forte, a mentionné Sion Ormond. Et que ce n’est pas tout le monde qui peut devenir une [athlète] olympique. »

Entraînements non sécuritaires

Les cinq femmes, qui évoluaient au Centre national d’entraînement à Montréal, ont également fait état d’entraînements non sécuritaires. Certaines ont d’ailleurs subi des commotions cérébrales, puis ont été poussées à revenir rapidement à l’entraînement.

C’est notamment le cas de Gabrielle Boisvert, qui a subi une commotion cérébrale à l’entraînement en 2018. « Mon entraîneur m’a donné cinq jours pour m’en remettre à 100 %, sans quoi mon temps dans cette équipe était terminé. » Malgré sa blessure, la jeune femme devait rester sur le bord de la piscine pendant les entraînements pour montrer son engagement envers l’équipe. « C’était il y a trois ans. Tout le monde connaissait les impacts que les commotions peuvent avoir à long terme », a-t-elle tonné, en précisant que cet événement a précipité sa retraite.

Les journées d’entraînement étaient d’ailleurs très longues et exigeantes, ont-elles souligné. « On n’avait souvent que 15 minutes pour manger pendant des entraînements de 7 heures, souvent 6 jours par semaine », a indiqué Sion Ormond. Ce qui serait bien au-delà de ce qui est exigé dans les autres sports.

Les anciennes nageuses sont accompagnées dans leurs démarches juridiques par les avocats Cara Cameron et James Bunting. Selon eux, les nageuses de l’équipe nationale ont été placées devant un choix cornélien : endurer les mauvais traitements ou abandonner le rêve et le travail de toute une vie pour représenter le Canada sur la scène internationale. Un montant global de 250 000 $ est réclamé en dommages punitifs, puis 12 500 $ par athlète et par année de participation à l’équipe nationale en dommages moraux.

Beaucoup d’athlètes canadiens subissent encore aujourd’hui des abus psychologiques, a déploré Erin Wilson. « On est forcés de garder le silence parce que nos rêves sont en jeu. Mais les athlètes n’ont pas à être brisés [broken down] pour devenir des champions. »

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