Une histoire de bons marins au Vendée Globe

Le voilier du skipper malouin Kevin Escoffier, lors d’une compétition dans l’Atlantique en septembre dernier
Photo: Jean-François Monier Agence France-Presse Le voilier du skipper malouin Kevin Escoffier, lors d’une compétition dans l’Atlantique en septembre dernier

Jean Le Cam a troqué mardi sa combinaison de participant du Vendée Globe pour celle de sauveteur de Kevin Escoffier : la solidarité entre marins est un principe cardinal de la voile et les sauvetages ont contribué à la légende de cette course en solitaire.

Ces actes de bravoure ne sont pas inscrits dans le règlement, il appartient à la direction de la course de demander à un ou plusieurs concurrents de se dérouter pour porter assistance à un navigateur en détresse.

« Ça fait partie de la course, c’est la logique maritime de porter assistance à une personne en danger, ce sont les valeurs des marins », rappelle à l’AFP le directeur de course, Jacques Caraës, qui précise que « laisser sa course en suspens, ce n’est pas “abandonner sa course” ».

Une fois que le marin en difficulté est en sécurité à bord du bateau de son sauveur, tout est fait pour que le skipper sauveteur reprenne le cours de sa course. Et tous les navigateurs ayant été déroutés pour porter assistance bénéficient de bonifications en temps une fois leur circumnavigation accomplie.

Le PC Course peut aussi choisir de faire appel à un cargo, mais ils sont loin, qui plus est dans les mers du Sud, réputées désertiques. Et comme le souligne l’ancienne membre du comité de course Sylvie Viant, « c’est hyperdangereux de monter sur un cargo ».

« On se souvient de Bernard Stamm et de son équipier qui rentraient en convoyage du Brésil en 2013. Le bateau était cassé, il y avait d’abord eu un hélico, puis c’est un cargo qui est venu. Ça a été dantesque, ils ont failli se faire écraser par le cargo. On s’adresse à des marins qui savent faire », raconte-t-elle.

Peyron sauve Poupon

Effectivement, ces sauvetages sont épiques. Le tout premier s’est produit le 29 décembre 1989 lors de la première édition. Abattu par une déferlante, le monocoque de Philippe Poupon (Fleury-Michon X) se couche sur le flanc dans les 40es Rugissants. Loïck Peyron (Lada Poch III) se déroute. L’espace de deux heures, Peyron a remorqué, en vain, son rival et ami, avant de lui demander de se séparer de son mât d’artimon. Une fois cela fait, le bateau de Poupon s’est relevé d’un seul coup. Peyron est parvenu à redresser le bateau tout en filmant la scène.

Le 25 décembre 1996, Raphaël Dinelli (Algimouss), 28 ans, se retourne au sud de l’Australie. Pendant plus de 36 heures, il s’accroche à son bateau en train de couler, dans une eau glacée. Trempé, en hypothermie, il est récupéré par le Britannique Pete Goss. Le médecin de la course demande à Goss de prendre Dinelli avec lui dans son sac de couchage et de le réchauffer corps à corps pendant une douzaine d’heures.

Le Québécois Gerry Roufs, lui, a eu moins de chance. Lors de l’édition 1996-1997 de Vendée Globe, le skipper originaire de Hudson, alors en deuxième place, disparaît dans l’océan Pacifique sud. Sa balise cesse de transmettre un signal le 7 janvier 1997. « Les vagues ne sont plus des vagues. Elles sont hautes comme les Alpes », avait-il déclaré la veille à sa base. Malgré un arsenal de mesures pour le secourir, parmi lesquelles le déroutage de cargos et de concurrents en plus de l’utilisation d’un satellite d’observation, il ne sera pas retrouvé. Ce n’est qu’en juillet, au large du Chili, que la coque retournée de son voilier a été retrouvée.

De sauvé à sauveur

Le 18 décembre 2008, Yann Eliès (Générali) est éjecté de son bateau au sud de l’Australie, il se casse le fémur, mais réussit néanmoins à remonter à bord. Il réussit à ramper jusqu’au cockpit de son bateau, avant de s’allonger sur sa couchette. Incapable de bouger, il souffre le martyre pendant 36 heures, à 1500 km de la première côte habitée, avant d’être rejoint par Marc Guillemot (Safran). Le skipper tourne autour du bateau d’Eliès pendant des heures pour lui soutenir le moral avant que la marine australienne arrive.

Quelques jours plus tard, dans la nuit du 5 au 6 janvier 2009, Jean Le Cam (VM Matériaux) fait naufrage dans le Pacifique, au large du Cap Horn. Le Cam est enfermé sous son bateau retourné, mât dans l’eau et quille à l’air, amputée de son bulbe. Vincent Riou (PRB) arrive sur place et récupère Le Cam, 19 heures après le chavirage, lors d’une opération de sauvetage mouvementée, provoquant une grosse avarie sur PRB. Le 7 janvier, PRB démâte. Il est remorqué par un navire de la marine chilienne jusqu’à Puerto Williams, au Chili.

L’histoire s’inverse onze ans plus tard pour Le Cam (Yes We Cam !), qui passe de sauvé à sauveteur.

Dans la nuit de lundi à mardi, il est allé récupérer dans une mer agitée Kevin Escoffier (PRB), en détresse dans un radeau de survie au large du Cap de Bonne-Espérance après que son bateau se fut coupé en deux.

Avec Le Devoir

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