L’alpinisme, un art jeune en quête d'une reconnaissance mondiale

Des alpinistes photographiés en mai 2018 sur la face sud du mont Everest
Photo: Gesman Tamang Agence France-Presse Des alpinistes photographiés en mai 2018 sur la face sud du mont Everest

« L’art de gravir des sommets et des parois en haute montagne » va-t-il entrer au patrimoine immatériel de l’UNESCO ? L’alpinisme, pratique tout juste bicentenaire, semble en passe de gagner ce label international.

La France, l’Italie et la Suisse ont été félicitées par les experts favorables au classement de l’alpinisme qui devrait intervenir à Bogotá jeudi. Le dossier « propose un exemple positif de relation durable entre les êtres humains et leur environnement », ont souligné les rapporteurs de l’UNESCO.

Jeune, l’alpinisme ? Certes, l’Antiquité porte les traces de l’activité de guides et la première corporation dans le Val d’Aoste (Italie) date du XIIIe siècle. Le Florentin Pétrarque a bien gravi le mont Ventoux vers 1350, Antoine de Ville le mont Aiguille en 1492 pour le compte de Charles VII, le naturaliste suisse Gessner le mont Pilatus en 1555.

Mais l’acte fondateur, si ce n’est l’acte de naissance, reste 1786, avec l’ascension du mont Blanc au départ de Chamonix par une cordée singulière qui porte en elle les valeurs de l’alpinisme : Jacques Blamat, cristallier et pauvre, Michel-Gabriel Paccard, médecin et notable.

Le premier avait vaincu les superstitions ancestrales, le second lui a laissé la totalité de la récompense promise pour cet exploit. L’itinéraire a été rapidement répété, partagé et consigné.

Candidature

Les siècles passant, l’idée de postuler à l’UNESCO jaillit autour du point culminant des Alpes en 2008-2009, sur ses versants français et italien, alors que les plus hauts sommets ont été conquis aussi bien dans l’Himalaya que dans les Andes.

À l’époque, les monstres sacrés Walter Bonatti et Reinhold Messner voient leur carrière récompensée d’un Piolet d’or, l’Oscar de la discipline.

Une manière de dépasser les exploits sportifs et de (re)mettre l’accent sur le « style alpin », ces ascensions avec un minimum d’aide et d’équipements « dans le respect de l’environnement et des populations, avec une éthique », souligne Claude Gardien, guide et chargé de mission côté français.

Un comité de pilotage est créé en 2011. « Il a fallu domestiquer les mots de l’UNESCO, ça nous a pris du temps et ça a été difficile de trouver des mots communs pour décrire les 10 000 facettes de l’alpinisme », raconte Bernard Prud’homme, comparse de Gardien. Les Suisses se joindront au projet par la suite, apportant leur savoir-faire, ayant fait reconnaître leur gestion du danger des avalanches.

Des liens renforcés

« La candidature a permis de renforcer les liens entre les communautés et organisations d’alpinistes », dit Luigi Cortese, membre du groupe de coordination de la candidature.

« L’alpinisme est une pratique représentative de l’identité alpine dans son ensemble », ajoute l’Italien, dont le pays compte 311 000 membres dans son club alpin quand la Suisse en dénombre 150 000 et la France, 95 000.

« C’est un style de vie pour beaucoup », ajoute Pierre Mathey, secrétaire général de l’Association suisse des guides de montagne, « une pratique physique dotée d’une culture partagée, un art fait de savoirs, de savoir-faire et d’acquisition de connaissances sur le milieu ».

À l’opposé d’un sport avec règles et compétitions, l’alpinisme se veut la quête de « ce monde qui n’est pas le nôtre », selon les mots de Robert Tézenas du Montcel, alpiniste français de l’entre-deux-guerres.

« L’alpinisme est accessible à tous, il suffit d’avoir envie, assure Claude Gardien. Il faut deux pieds, deux mains et une tête bien faite. » Et encore : le Britannique Geoffrey Wintrop Young (1876-1958) avait continué l’alpinisme après avoir perdu une jambe en 1917 lors de la Première Guerre mondiale.

Reste à savoir si le comité intergouvernemental de l’UNESCO sera sensible à la solidarité, au goût de l’effort et au contact brut avec la nature de l’alpinisme. Une distinction donnerait un élan aux mesures de sauvegarde d’une pratique malmenée, selon ses promoteurs, par les changements climatiques et la judiciarisation croissante en cas d’accident.