Quatre ans de punition pour la Russie

Les conséquences de la tricherie russe sont donc là, mais la Russie n’est pas la seule à se moquer des règles.
Photo: Andrej Isakovic Agence France-Presse Les conséquences de la tricherie russe sont donc là, mais la Russie n’est pas la seule à se moquer des règles.

La sanction est historique, mais parviendra-t-elle réellement à redresser un milieu gangrené par des décennies de tricherie ? Dans une décision qui était âprement attendue, l’Agence mondiale antidopage (AMA) a banni lundi la Russie des Jeux olympiques et de la Coupe du monde de soccer pour quatre ans. Une semonce — certainement plus mordante que la précédente, mais pas encore assez sévère pour certains — visant à punir Moscou pour avoir une nouvelle fois récidivé dans cette saga, tout aussi interminable que sidérante, du dopage institutionnalisé des athlètes russes.

Le geste cette fois reproché ? Début 2019, la Russie devait transmettre à l’AMA des milliers de données brutes de contrôles antidopage stockées dans les serveurs de l’agence antidopage Rusada afin de permettre la levée des précédentes sanctions. La police mondiale antidopage souhaitait ainsi obtenir les contrôles positifs d’athlètes qui avaient été jusque-là camouflés par le laboratoire étatique russe. Avec ces données en main, l’AMA aurait pu sanctionner d’autres sportifs russes. Or, les experts informatiques de l’AMA ont découvert que les données transmises par les autorités russes avaient subi de nombreuses altérations. Des « centaines » de résultats suspects ont notamment été effacés.

À la suite de la décision adoptée à l’unanimité à Lausanne par le comité exécutif de l’AMA, le président de l’agence mondiale, Craig Reedie, n’a pas mâché ses mots envers le pays récidiviste. « La Russie a eu toutes les occasions de mettre de l’ordre dans ses affaires et de se joindre de nouveau à la communauté antidopage mondiale pour le bien de ses sportifs et de l’intégrité du sport, mais elle a choisi de continuer dans sa position de tromperie et de déni. »

« Hystérie antirusse », a dénoncé le premier ministre russe, Dmitri Medvedev. « Enfin », a soufflé le lanceur d’alerte Grigori Rodtchenkov, ancien directeur du laboratoire antidopage russe, exilé aux États-Unis, qui avait permis la mise au jour du système de dopage russe dans lequel auraient trempé au moins un millier d’athlètes de 2011 à 2015.

Soulagement

Au Canada, comme ailleurs dans le monde, la nouvelle a été accueillie avec un soupir de soulagement. « On espérait cette décision-là », a déclaré au Devoir Jean-Luc Brassard, médaillé d’or aux Jeux olympiques de 1994 à l’épreuve de bosses en ski acrobatique. Une décision moins forte aurait marqué « le début de la fin » pour le mouvement olympique, estime-t-il. « Ça fait huit ans que le système russe de dopage athlétique mène littéralement l’AMA en bateau. »

Dans sa décision rendue lundi, l’AMA permet toutefois aux sportifs russes qui auront montré patte blanche de participer aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020 et de Beijing en 2022, mais sous « drapeau neutre ». Quant à l’hymne national russe, il ne pourra retentir ni aux Olympiques ni à tout championnat du monde pendant la période de pénitence. Et la Russie ne pourra accueillir des compétitions internationales en son sol. L’agence antidopage Rusada peut encore faire appel de la décision devant le Tribunal arbitral du sport.

Pas assez sévère

Le champion du monde de ski de fond Alex Harvey espérait, lui, des sanctions encore plus sévères. « Ça ressemble beaucoup à ce qu’on avait vu aux Jeux olympiques de 2018. Sur papier, ça sonne très bien, mais sur le terrain, ça change pas grand-chose. La Russie n’est pas représentée officiellement, mais les athlètes russes étaient pratiquement tous présents. »

La Russie a eu toutes les occasions de mettre de l’ordre dans ses affaires [...] mais elle a choisi de continuer dans sa position de tromperie et de déni

Le récent brouillage des données russes rendra vraisemblablement toute sanction impossible à l’encontre de 145 athlètes russes qui se trouvaient dans le collimateur de l’AMA. Incidemment, les médailles, peut-être gagnées frauduleusement, ne pourront être remises aux athlètes s’étant butés au pied du podium.

C’est possiblement le cas d’Alex Harvey qui avait terminé 4e à l’épreuve de 50 km de style classique aux Jeux de Pyeongchang, tout juste derrière le Russe Andrey Larkov, qui ne figurait pas parmi les favoris de l’épreuve d’endurance. « Certainement, il y a des doutes [quant au dopage], mais je n’ai aucune preuve tangible. Quand on regarde comment le système russe fonctionne, c’est pratiquement impossible de ne pas avoir de doutes », souligne Harvey.

L’athlète olympique — qui dit ne pas s’attendre à recevoir un jour une médaille par la poste — affirme néanmoins être serein face aux événements. « J’ai contrôlé les choses que je pouvais contrôler. Et c’était une de mes meilleures performances à vie. La médaille était avant tout une source de motivation pour amener mon entraînement et mes performances au plus haut niveau possible. »

Système corrompu

Les conséquences de la tricherie russe sont donc là, un peu partout dans le monde, relève Jean-Luc Brassard. Et la Russie n’est pas la seule à se moquer des règles. Les exemples sont sous notre nez, depuis des années. Lance Armstrong s’est fait tester 500 fois dans sa carrière avant que celle-ci ne vole en éclats pour dopage, l’Association internationale de boxe amateur a élu à sa présidence l’an dernier un présumé trafiquant international d’héroïne et le fondeur autrichien Max Hauke a été filmé il y a quelques mois à peine se faisant une transfusion sanguine.

Quelques exemples que Jean-Luc Brassard, désabusé, cite au passage, évoquant une famille olympique qui ressemble aujourd’hui davantage à une « vieille famille sicilienne ».

Car le sport international, c’est aussi une histoire de politique et de gros sous. Et la Russie sait jouer de son influence. Un tiers des fédérations internationales de sports olympiques d’été comptent un représentant russe dans leurs comités exécutifs. Deux richissimes hommes d’affaires russes, Vladimir Lissine et Alisher Ousmanov, dirigent les fédérations internationales de tir et d’escrime. Les multinationales russes de l’énergie (Gazprom) et du secteur bancaire (VTB) commanditent des fédérations internationales sportives. Sans oublier que le président russe, Vladimir Poutine, est toujours président honoraire de la Fédération internationale de judo. Et la Russie lève souvent la main pour organiser des compétitions internationales, alors que les candidats ne se bousculent pas.

« Il faut aujourd’hui regarder les Jeux olympiques comme on regarde une téléréalité, pour avoir du divertissement, mentionne Jean-Luc Brassard. Celui ou celle qui va gagner, c’est celui ou celle qu’on va avoir décidé de faire gagner. »

Avec l'Agence France-Presse