Décès de Raymond Poulidor, un des géants du cyclisme

Raymond Poulidor photographié en 1976, à Bagneux.
Photo: Agence France-Presse Raymond Poulidor photographié en 1976, à Bagneux.

Il était le cycliste le plus populaire de France, au sens fort du terme, dans un pays qui en compte de très grands. Raymond Poulidor est mort à l’âge de 83 ans. Pourtant, il n’avait jamais remporté la reine des épreuves de son sport : le Tour de France. Tandis que son ami Jacques Anquetil empochait cinq fois le titre, tout comme le fera Bernard Hinault plus tard, Poulidor souffrait sur les routes d’Europe, emmagasinant tout de même en lui l’affection des siens.

Poulidor collectionnait les secondes places, du moins selon une légende qui lui aura collé à la peau jusqu’à la fin. Second, il le fut en tout cas derrière Anquetil, l’élégant roi de la vitesse qui soumettait tous les chronomètres à la puissance de son coup de pédale si particulier. Et second, il le fut encore derrière Eddy Merckx, le Belge surdoué qui remportera, durant sa carrière professionnelle, l’équivalent d’une course sur trois auxquelles il prenait part.

En 1974, à Montréal, se tiennent les championnats du monde sur route autour du mont Royal. Au dernier tour, Merckx et Poulidor se retrouvent seuls en tête. Ils gravissent la montée Camillien-Houde au coude à coude, se lancent dans la folle descente qui conduit sur le boulevard Edouard-Montpetit. Le Merckx serre alors ses cales pieds, donne quelques coups de reins et file vers la victoire.

Poulidor, laissé plusieurs mètres derrière, est deuxième. Une fois de plus. Son sourire à l’arrivée, mince, est celui qu’il arborera tout le temps, c’est-à-dire celui de l’homme content, mais qui ne réussit pas à contenter les foules autant qu’il le voudrait.

Des moments pareils, répétés plusieurs fois, feront oublier que Poulidor a remporté, lui aussi, son lot de courses, dont des classiques comme Milan-San Remo, la Flèche wallonne, Paris-Nice, et bien sûr, en 1964, le Tour d’Espagne.

Pas de gloire sans vertu

Comment expliquer la durée de sa popularité ? Joint par Le Devoir en France, l’historien du cyclisme David Guénel explique que Poulidor « était un homme de la terre, qui se revendiquait comme tel ». Homme simple, d’une totale gentillesse, il n’était pas un ambitieux.

« Impossible de citer une anecdote de Poulidor qui aurait fait un mauvais geste auprès d’un adversaire. Son directeur sportif, Antonin Magne, deux fois vainqueur du Tour de France, lui avait inculqué sa propre devise : “La gloire n’est jamais là où la vertu n’est pas”. »

Tout cela, croit David Guénel, lui a permis d’être le sportif préféré des Français durant sa carrière, et le plus populaire des coureurs français de l’histoire. Une popularité qui demeurait intacte, même quatre décennies après sa retraite.

Son petit-fils, Mathieu van der Poel, a connu des succès éclatants dans le peloton professionnel, succès auxquels son grand-père s’est trouvé plus d’une fois associé, ne cachant pas sa satisfaction de voir que sa descendance jouissait d’un tel talent.

L’écrivain et philosophe Olivier Haralambon, joint en France lui aussi par Le Devoir, raconte que Poulidor avait été pétri dans un monde populaire, au temps où ce sport était attaché aux classes populaires. Économe selon des valeurs paysannes profondes, il pouvait à l’occasion ne mettre de l’essence qu’à raison de 50 francs à la fois, « car il savait que pour ce prix-là, nombreux étaient les pompistes qui préféreraient garder l’autographe que d’encaisser le chèque ! »

Selon Olivier Haralambon, auteur de quelques-uns des meilleurs livres consacrés à ce jour au cyclisme, « Poulidor incarnait une sorte d’endurance paysanne. Il me laisse l’impression d’une naïveté qui n’était pas un frein, mais la substance même de son intelligence. »

Sur le site web de l’INA, la mémoire visuelle de la France, on trouve une interview de 1967 où Poulidor s’explique sur l’effort qu’il produit à mesure qu’il gravit avec peine, à l’entraînement, le col du Tourmalet. Le journaliste demande à Poulidor, qui ne cesse de pédaler, s’il entend les spectateurs le long des routes d’une ascension en montage.

« Des fois on les entend, mais dans le brouillard, dans les nuages. Mais ça encourage quand même. Ça fait du bien. Même ceux qui te crient « fainéant ! », ça encourage. »

Olivier Haralambon commente : « Ce qui me frappe dans cette simplicité d’expression qu’on a surtout montrée comme de l’inculture ou de la niaiserie, c’est la limpidité ». L’homme parlait vrai. Et il ne sonnait pas juste au coeur des Français pour rien.

Celui en qui on a vu, durant toute sa carrière, un perdant magnifique se sera révélé être une légende qui finira par triompher, au fil d’arrivée de la vie, d’à peu près tous ses anciens concurrents.