Dépression: quand les sportifs professionnels perdent pied

En 2018, le basketteur américain DeMar DeRozan, multiple All-Star, a levé le voile sur ce tabou, en reconnaissant publiquement être dépressif.
Photo: Bart Young/NBAE via Getty Images Agence France-Presse En 2018, le basketteur américain DeMar DeRozan, multiple All-Star, a levé le voile sur ce tabou, en reconnaissant publiquement être dépressif.

Les organisations professionnelles peinent à prendre en compte le bien-être psychologique des sportifs de haut niveau, qui sont pourtant de plus en plus nombreux à témoigner de leur mal-être.

Exercer sa passion comme métier, tout en étant grassement payé. Voici la vie de sportif que beaucoup idéalisent. L’athlète de haut niveau se doit d’être au top physiquement comme mentalement, du moins si l’on en croit le proverbe latin mens sana in corpore sano (« un esprit sain dans un corps sain »). Si les meilleurs semblent intouchables, à la manière d’un Roger Federer, la réalité est en fait bien plus nuancée. Un monde où beaucoup de sportifs cachent leur anxiété, et où trois quarts d’entre eux ne peuvent pas vivre uniquement de leur pratique.

« Généralement, chaque année, je côtoie au moins un ou deux joueurs par centre de formation qui présentent des symptômes d’anxiété », rapporte Anthony Mette, psychologue de footballeurs et de rugbymen professionnels.

En 2018, les basketteurs américains DeMar DeRozan et Kevin Love, multiples All-Stars, ont levé le voile sur ce tabou, en reconnaissant publiquement être dépressifs. Un an plus tard, en mars 2019, Kelly Catlin, triple championne du monde de poursuite sur piste et médaillée d’argent aux JO de Rio, se donne la mort à l’âge de 23 ans.

Plus proche de nous, le syndicat des rugbymen anglais a déclaré que 10 % des joueurs appellent le numéro d’aide psychologique chaque année. Kearnan Myall, rugbyman professionnel anglais, a même confié au quotidien britannique The Guardian, avoir songé au suicide. En 2016, la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (FIFPRO) publiait une étude rapportant que 37 % des 262 footballeurs de différentes nationalités interrogés disaient avoir vécu des symptômes d’anxiété et de dépression.

La pression que [les sportifs professionnels] ressentent est d’un degré inimaginable. Bien sûr, ils apprennent à la gérer mais cet état d’angoisse est terrible, d’autant qu’après le coup de sifflet final, le match continue sur les réseaux sociaux.

En 2009, le gardien allemand Robert Enke arrêtait sa voiture sur un chemin de fer à Brême, mettant fin à ses jours. Sous le choc, le syndicat des joueurs allemands avait demandé la présence obligatoire d’un psychologue dans chaque club, un appel suivi par de nombreuses équipes de Bundesliga. Ce drame, couplé à la retraite précoce du prodigieux milieu de terrain Sebastian Deisler, « vaincu » par la dépression à 27 ans, s’était suivi d’une plus grande attention et d’un investissement de la part des clubs allemands pour mieux former et protéger leurs joueurs.

Service d’écoute anonyme

En France, malgré de nombreux témoignages, peu a été fait. Le règlement de la Ligue professionnelle de football oblige les clubs à assurer le suivi médical des joueurs sur le plan biologique, cardiologique et traumatologique. Mais rien n’est prévu sur le suivi de leur santé mentale. Lueur d’espoir : l’Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP) a lancé en 2013 un service d’écoute anonyme, offert trois heures par semaine, le jeudi après-midi.

« N’importe quel joueur de foot, basket ou handball [l’UNFP a élargi le programme avec les autres syndicats de sports français] peut appeler le numéro. Il reste anonyme, il doit juste déclarer son statut et sa région », explique Philippe Lafon, directeur général de l’UNFP. Pour lui, cette déconnexion avec la ligue permet justement de faciliter la parole des joueurs. De peur de perdre leur place, certains joueurs n’oseraient pas dévoiler leur mal-être.

Même constat pour la Ligue nationale de rugby, où rien n’est prévu pour s’assurer de la bonne condition mentale des joueurs, et ce, malgré la tentative de suicide, en juin 2009, du Français Mathieu Bastareaud (54 sélections). En 2017, l’ancien deuxième ligne du Stade français Pascal Papé avait également affirmé sur France 4 avoir dû affronter des pensées suicidaires : « Un jour, ma vie familiale a complètement explosé et moi, je me blesse gravement au dos contre l’Italie, racontait-il. Sans m’en apercevoir, je tombe dans la dépression, jusqu’au jour où je suis capable d’avoir envie de dormir pour toujours. »

Préparateurs mentaux

Depuis peu, certains clubs recrutent des « préparateurs mentaux », des coachs dont l’objectif est davantage de « booster » les performances des joueurs que de prendre en compte leur bien-être psychologique. « Les préparateurs mentaux aident le sportif à résister au stress, à se fixer des objectifs, explique Mathieu Sissler, préparateur et psychologue auprès de sportifs professionnels. Les trois grands axes de la préparation mentale sont le développement de la détermination de l’athlète, sa décontraction au moment de l’effort et sa lucidité. »

Le psychologue, lui, « travaille sur les difficultés psychologiques », qui surviennent souvent dès la formation des sportifs, expose Mathieu Sissler. Nombreux sont ceux qui arrivent à l’Institut national du sport très jeunes, vers 15 ans, et qui doivent faire face à des désillusions. Les « sacrifices financiers » réalisés pour évoluer en haut niveau pèsent aussi parfois sur le moral des jeunes sportifs, détaille le psychologue. D’où la nécessité de se faire aider, même si certains entraîneurs sont parfois réticents à laisser leurs athlètes, sur qui ils peuvent « avoir une emprise très forte », avoir recours à une assistance extérieure.

Les sportifs font également face à un stress phénoménal. « La pression qu’ils ressentent est d’un degré inimaginable. Bien sûr, ils apprennent à la gérer mais cet état d’angoisse est terrible, d’autant qu’après le coup de sifflet final, le match continue sur les réseaux sociaux, raconte le psychologue Anthony Mette. Les joueurs peuvent être critiqués par les journalistes, injuriés sur Twitter. » Pas aussi performants que leurs homologues américains, les sportifs français sont souvent tournés en dérision pour leur supposé manque de mental. La « Fédération française de la lose » en a même fait une marque de fabrique sur Twitter et Facebook. Des plaisanteries qui, à répétition, peuvent atteindre l’estime de soi.

Séminaire sur le bien-être

Aux États-Unis, la dimension psychologique, autrefois considérée comme une problématique secondaire, fait aujourd’hui partie intégrante des entraînements. « Les entraîneurs américains sont beaucoup plus ouverts vis-à-vis des psychologues », constate le préparateur sportif Mathieu Sissler. Cet été, la NBA a même annoncé que des psychologues seront mis à la disposition des joueurs et des équipes au cours de la saison. Le 12 septembre, un séminaire « santé et bien-être », où seront conviés les joueurs, sera également organisé par la ligue américaine.

En France, des initiatives commencent à se mettre en place. « De plus en plus d’entraîneurs français sont sensibles à l’importance des psychologues », estime Mathieu Sissler. Auteur d’une étude de la FIFPRO sur les symptômes de problèmes de santé mentale des footballeurs, le médecin Vincent Gouttebarge, affirme que « les troubles psychologiques sont une des priorités » du comité médicoscientifique de la Fédération nationale des associations et syndicats de sportifs, qu’il dirige. Optimiste, le spécialiste du foot conclut : « Il y a des initiatives en France, mais les retombées ne seront que visibles dans quelques années. »