Le soccer féminin, une entreprise en gestation

La Française Griedge Mbock (à gauche) et la Brésilienne Cristiane, pendant la Coupe du monde féminine de football 2019, au Havre. Il existe un réel décalage entre l’ultra-médiatisation des joueuses durant cet événement et leur professionnalisation.
Photo: Franck Fife Agence France-Presse La Française Griedge Mbock (à gauche) et la Brésilienne Cristiane, pendant la Coupe du monde féminine de football 2019, au Havre. Il existe un réel décalage entre l’ultra-médiatisation des joueuses durant cet événement et leur professionnalisation.

L’avènement d’un modèle économique réservé aux footballeuses est-il arrivé ? C’est l’un des grands espoirs depuis le début de ce Mondial, mais force est de constater que la réalité est mitigée.

Car si la ferveur médiatique et populaire déborde de toutes parts, suscitant l’attrait grandissant des commanditaires, l’entichement des agents sportifs pour les footballeuses demeure timide, et c’est un signe qui ne trompe pas.

« Je ne constate ni une émulation extraordinaire ni une présence massive de nouveaux agents dans les tribunes », décrit Tony Reale, conseiller des internationales françaises Amel Majri et Sakina Karchaoui.

« C’est difficile de s’intéresser aux joueuses lorsqu’il n’y a pas un grand intérêt pécuniaire derrière, concède-t-il. Les agents qui accompagnent les joueuses le font soit par conviction, soit pour éviter la concurrence du milieu masculin. En aucun cas pour espérer un gros chiffre d’affaires. Le marché financier du football féminin est à l’heure actuelle tout petit, voire inexistant. »

Un constat partagé par Sevan Karian, conseiller sportif de pas moins d’une trentaine de joueuses, parmi lesquelles les Bleues Griedge Mbock, Kadidiatou Diani ou encore Ève Périsset : « Bien sûr, on observe l’arrivée de quelques nouvelles têtes dans le milieu. Des agents qui pensent miser sur la bonne affaire. Mais il ne faut pas se leurrer, il y a un réel décalage entre l’ultramédiatisation des joueuses durant cette Coupe du monde et leur professionnalisation. Ce n’est pas une compétition d’un mois, aussi réussie soit-elle, qui va rattraper l’écart qui sépare les footballeuses des footballeurs en matière de droits télé, de billetterie, de merchandising, de sponsors… Ce sont deux mondes incomparables. Il va falloir attendre encore une dizaine d’années avant de pouvoir profiter d’un véritable modèle économique du football féminin. »

Payées au lance-pierres

Verre à moitié vide : oui, il y a encore du travail. En France par exemple, près de 44 % des joueuses de première division sont contraintes de garder un « vrai emploi » en parallèle, car seulement 27,5 % d’entre elles bénéficient d’un « contrat fédéral » à temps plein pour s’adonner à cette activité professionnelle.

Des joueuses commencent à être très bien rémunérées, mais d’autres sont encore payées au lance-pierres. Ces inégalités s’expliquent par la réticence de nombreux clubs à investir sur des filles qui vont leur coûter de l’argent.

Ce contrat est d’ailleurs signé sous l’égide de la Fédération française de foot (FFF, qui gère le football amateur), et non de la Ligue de foot professionnel (LFP, qui s’occupe uniquement des hommes de Ligue 1 et Ligue 2). Il serait peut-être temps d’y remédier.

« Le processus de professionnalisation du football féminin d’élite est une très lente évolution, en France comme partout ailleurs », explique Sonia Souid, agente de joueuses depuis 2011 et conseillère de la capitaine des Bleues, Amandine Henry. « Des joueuses commencent à être très bien rémunérées, mais d’autres sont encore payées au lance-pierres. Ces inégalités s’expliquent par la réticence de nombreux clubs à investir sur des filles qui vont leur coûter de l’argent. Aujourd’hui, la balance investissement-rentabilité est à l’inverse de celle des hommes. »

Un début de changement

Verre à moitié plein : les choses bougent enfin. Signature inédite des droits télé pour les matchs de D1 française cette année (Canal +) et espagnole l’an prochain (Mediapro), logique de « gros » contrats pour les joueuses « superstars » (la Norvégienne Ada Hegerberg, l’Américaine Carli Lloyd et la Brésilienne Marta touchent respectivement 400 000, 345 000 et 340 000 euros bruts annuels), démarchage publicitaire sans précédent auprès des joueuses lors de ce Mondial…

La saison prochaine, le Championnat de France s’appellera la D1 Arkema (société chimique française). Et Nicolas de Tavernost, patron de M6, qui détient les droits exclusifs des matchs des Bleues d’après le Mondial, s’enthousiasme : « Cette Coupe du monde est une formidable bande-annonce pour nos programmes des quatre ans à venir. » Le modèle commercial autour des footballeuses est bel et bien en cours. Et l’annonce du Real Madrid d’aligner une équipe en première division féminine espagnole pour 2020 est le symbole d’une accélération de la cadence.

« Plus les grands clubs européens miseront sur le secteur féminin, plus la discipline sera structurée, offrira des matchs à gros enjeux et s’ouvrira vers un véritable marché féminin des contrats et des transferts », résume Fabien Petit, le conseiller de l’attaquante Valérie Gauvin.

Concentration très limitée

Depuis quelques années déjà, le nombre de joueuses qui partent faire carrière dans des clubs étrangers ne cesse de gonfler. D’après l’observatoire du Centre international d’étude du sport (CIES), 379 footballeuses jouent actuellement dans l’un des cinq plus grands championnats au monde (anglais, allemand, suédois, américain ou français) contre 300 en 2017. « De plus en plus de clubs investissent dans le football féminin en reproduisant les mêmes mécanismes déjà observés chez les hommes, souligne ainsi le rapport du CIES. Comme pour le football masculin, on assiste à une internationalisation du marché du travail et une concentration très limitée des meilleures joueuses dans les meilleurs clubs. »

Un nouveau modèle ?

Pour la sociologue Béatrice Barbusse, spécialiste du sexisme dans le sport, cette « normalisation » de la pratique féminine sur le modèle masculin est « réjouissante » quoique ambivalente. « La professionnalisation des filles est une très bonne nouvelle, car c’est le chemin vers l’égalité, dit-elle. Mais l’égalité, c’est le modèle masculin. Peut-être qu’il serait nécessaire de développer un football professionnel sans dérive financière, sans déséquilibre compétitif et inégalité salariale. Avec la pratique féminine, nous avons la possibilité de ne pas commettre les mêmes erreurs et d’inventer un nouveau modèle économique du football. C’est peut-être utopiste, mais ce n’est pas encore trop tard. »